 d.r. JP
La ville indéterminée
JULIEN PARIS
date de publication : 03/02/2008
Les évolutions urbaines contemporaines échappent aux cadres d’analyse traditionnels encore héritiers du modernisme et rendent la ville incertaine. Urbanisme « liquide », « ville numérique », « métapolis » ou « ville générique », les concepts sont aujourd’hui à réinventer si on cherche à définir cette future ville « durable ».
La cybernétique a fait son entrée de manière visible dans l’urbanisme dès les années 50 par la petite porte des « architectes de papier » critiquant le modernisme. Cette critique s’est bientôt muée en un discours sur le postmodernisme des villes, en phase avec les idées philosophiques des années 70. Depuis les villes ne cessent de s’accroître et de gagner en complexité, mettant à l’épreuve les concepts postmodernes. Des outils informatiques et informationnels sont maintenant à la portée des urbanistes. Reste à savoir s’ils permettront l’émergence d’une « ville durable » numérique.
La ville du XXIème siècle a bientôt 40 ans. Elle a été conceptualisée dans les années 70, dans les cartons de ces architectes qui, scrutant la ville sectorisée et totalement maîtrisée des CIAM (Congrès Internationaux d’Architecture Moderne), se posaient la question des nouvelles relations non seulement de l’homme à son environnement mais aussi de l’individu à ses concitadins. Les travaux du groupe Archigram, du Team Ten, ou encore de Yona Friedman jetaient déjà les premiers jalons d’une vision postmoderne de la ville, telle qu’ont pu l’étoffer par la suite des architectes comme Rem Koolhaas (la ville générique), David Mangin (la ville franchisée), ou Christian de Portzamparc (l’îlot ouvert) … Ces architectes se rendaient compte que l’étendue des possibles était engoncée dans un dogme rationaliste et figé, notant au passage le manque de fiabilité et de durabilité des modèles dessinés par leurs pères. S’inspirant des idées de la french théorie, portées par Deleuze, Guattari, Foucault, ils élaborent à leur tour une déconstruction des grands mythes de l’urbanisme au profit d’une micropolitique de l’urbain. En l’espace de ces 40 années les villes prennent un essor jamais égalé, tant culturellement, qu’économiquement ou démographiquement, le tout à une échelle mondiale se jouant des volontés et du pouvoir des Etats. La multiplication des facteurs influant sur l’évolution des villes a rendu ces villes « liquides », indéterminées. Un des principaux facteurs d’indétermination est la vitesse de cette expansion, vitesse non pas générée, mais bien portée par les NTIC. Cette vitesse des mutations rend encore plus visibles les particularismes locaux, régionaux, sociaux qui deviennent autant de nouveaux facteurs d’indétermination. La vision idéale d’une croissance linéaire des villes perd définitivement tout son sens. L’informatique et les nouvelles technologies, pour l’urbaniste, sont donc comme des outils d’aide à la décision, des moyens de mettre en relation le politique avec l’urbain et de trouver des représentations techniques et scientifiques intégrant cette dimension d’indétermination. Si l’informatique vient au secours des urbanistes c’est également parce qu’elle est une donnée diffuse dans le quotidien. On pourrait même inverser l’ordre du discours et dire que la révolution informatique est elle-même secrétée par cette expansion urbaine toujours plus en demande d’indétermination, d’évolution rapide. C’est pour cette raison qu’on dira ici que le numérique « s’infuse » dans et grâce à un milieu urbain toujours plus liquide, mouvant, sans bords. L’infusion, ou la liquéfaction, possède une dynamique presque contraire à la « mise en œuvre », comme on l’entendrait lors de la mise en œuvre d’une superstructure ou une infrastructure (gare, autoroute…). À l’inverse d’une structure installée d’un bloc sur l’ensemble du territoire, l’ « infrastructure » informationnelle qui apparaît peu à peu sur le territoire se disperse de « point chaud » en « point chaud », reprise, diffusée, relayée par de plus en plus d’opérateurs, allant de l’entreprise au particulier. Il peut s’agir d’une borne wifi, d’un réseau de caméras, d’un système de géolocalisation spécifique.
Ce que nous cherchons en abordant l’urbanisme du point de vue des concepts (urbanistiques et philosophiques) et de l’influence de l’informatique c’est d’abord une mise à plat des grandes problématiques posées par la ville contemporaine. Les NTIC sont encore un champ de réflexion à défricher, tant du point de vue des pratiques, des techniques que du point de vue conceptuel. Telle une mise en pratique de notre logique de mutualisation transversale, la constitution et l’enrichissement de ce fond ressources – diffusé auprès des professionnels de l’urbain et de la culture, des élus et du grand public – nous permettra d’offrir une plateforme d’échange de ces idées. Intégré dans le dossier « Métropoles numériques », ce premier focus intitulé « Les villes indéterminées » cherchera à poser, à travers ces différents points de vue, quelques repères afin d’entamer une réflexion volontairement axée sur la prospective.
Nous aborderons cette problématique tout d’abord en listant des mécanismes et des concepts permettant de se représenter en pointillés cette ville contemporaine, ville à la fois globale et locale, qu’a mis en marche la mondialisation (« Vers un urbanisme en pointillé ? » par Julien Paris). Ensuite, en analysant les enjeux d’une économie de la connaissance, nous approfondirons l’idée d’une ville numérique (« La ville numérique : ce que nous en dit l’expérience » par Laura Garcia Vitoria). Dominique Laousse reviendra quant à lui sur le rôle de la mobilité dans l’évolution de la pratique de l’urbanisme (« La mobilité a des effets urbanistiques »). Enfin, on interrogera l’impact sur les mutations urbaines des procédés de communications rendant les foules « intelligentes » (« La ville en fête et en délire » par Valérie Châtelet). Pour compléter ce focus, plusieurs introductions de documents complémentaires sont disponibles ainsi qu’une bibliographie - webographie indicative.
En diffusant des travaux de champs disciplinaires différents ce focus sur les villes indéterminées a pour but la mise en œuvre d’une méthode de travail pluridisciplinaire. Ce focus est aussi l’occasion de lancer à l’adresse des chercheurs et des élus un premier appel à contributions, qu’elles soient critiques, complémentaires, documentaires ou d’autre nature. Persuadée que ces mutations engendrées par le numérique au sens large sont analysables sous une multitude d’angles différents l’agence le hub propose par le développement de ce site une médiation entre les disciplines, médiation qui est certainement une manière de leur trouver un terrain commun de dialogue.
SOMMAIRE DU FOCUS
Article 1 : « Un urbanisme en pointillés ? » Julien Paris, architecte Le hub Oscillant entre une volonté de maîtrise et une inévitable indétermination, les villes sont redessinées en pointillé. Certaines zones clairement identifiables sont générées à partir de plans globaux quand d’autres croissent dans l’ombre. Quels modèles et quels concepts pour ces villes devenues « liquides » ?
Article 2: « La ville numérique : ce que nous en dit l’expérience » Laura Garcia Vitoria, chercheuse Fondation des territoires de demain L’économiste Alvin Toffler écrit dans son dernier ouvrage (La richesse révolutionnaire, Paris, 2007) : « Brusquement, un système de richesse différent apparaît, qui dépend des modifications spectaculaires de nos relations avec le temps et l’espace, mais aussi … (avec) le savoir ». Pour lui, c’est en effet à ce qu’il appelle « l’offre globale de connaissance » (OGC) que puise « la richesse révolutionnaire » de demain. Et cette offre globale de connaissance, nous ne sommes pas seulement en train de (l')augmenter, « nous (en) transformons aussi ses modes d’organisation, d’accès et de distribution ».
Article 3 : « La mobilité a des effets urbanistiques » entretien avec Dominique Laousse, directeur de la prospective à la RATP Propos recueillis par Julien Paris Le hub
Article 4: « La ville en fête et en délire » Valérie Châtelet, architecte association Anomos New-York, au soir du 17 juin 2003, neuvième étage du magasin Macy’s au milieu des tapis, quelques centaines de personnes viennent demander conseil aux vendeurs désemparés pour l’achat d’un « tapis d’amour ». Après quelques minutes, les participants de la première Flash Mob se dispersent. Dix minutes pour un événement d’ampleur internationale ? Evénement insignifiant, pourtant son organisation a fait l’objet d’efforts et de persévérance : une précédente tentative avait échoué par des fuites et par la présence de la police sur le lieu du rendez-vous. Insignifiant, pourtant, le « buzz » fonctionne et les Flash Mobs se diffusent et se multiplient.
Annexe 1 : résumés de documents complémentaires
Annexe 2 : bibliographie, webographie et glossaire
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