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La ville en fête et en délire
VALÉRIE CHATELET

date de publication : 03/02/2008
Les Flash Mobs décrivent l’émergence d’une pratique festive de la ville articulée aux TIC, où la foule échappe aux injonctions de normalisations et suggère de nouvelles formes d’organisation. Donc Annonceraient-elles par là même de nouvelles formes d’urbanisme ?
SOURCE : Extraits d’un article de Valérie Châtelet, « La ville en fête et en délire », paru dans Fresh Théorie III, éditions Léo Scheer, 2007 (collectif sous la direction de Mark Alizart et Christophe Kihm).

www.leoscheer.com


(…)
Directement liés à l’usage des technologies de communication, les Flash Mobs (« foule éclair ») sont des groupes de gens qui s’assemblent dans un lieu public où ils se comportent de manière déconcertante mais concertée. Phénomène parfois comparé aux happenings du mouvement artistique Fluxus, qui tend à se transformer en mode de protestation politique, sa spécificité est liée à son mode d’organisation. Pour réussir, la soudaineté et la surprise sont mises en scène grâce à l’utilisation de l’Internet et des téléphones portables.
(…)
… le phénomène questionne à la fois l’évolution des contextes sociaux et urbains dans lesquels il se déroule et les attitudes à adopter vis à vis de son organisation. D’un côté, dans un horizon urbain infiltré par les technologies de la communication et constitué par les réseaux, les Flash Mobs sont symptomatiques d’un usage spécifique des technologies et des réseaux dans une ville en temps réel. De l’autre, elles indiquent l’émergence d’une nouvelle entité sociale : la foule, équipée de technologie et consciente de ses décisions.


(…)
Les Flash Mobs indiquent le passage d’une ville constituée avec les contraintes de l’espace dans son rapport au temps à des villes construites par l’événement, par la possibilité de créer des événements en temps réel.




Les Flash Mobs ne se limitent pas à indiquer la reconfiguration des villes par les technologies, elles saisissent ces dernières pour les détourner, pour développer de nouveaux usages et des formes d’organisation spécifiques. Alors qu’avec le développement exponentiel des technologies de capture et de saisie de l’information, les capacités de contrôle et de surveillance s’étendent et changent de nature, les Flash Mobs passent au travers des mailles, explorent les failles de ces systèmes, les retournent . Sous l’½il des caméras et de leurs traitements d’images automatisés, les Flash Mobs inaugurent une forme de réaction allergique à l’omniprésence de la surveillance, à l’optimisation des ressources et établissent des stratégies instantanées pour détourner les technologies du contrôle qui ont infiltré les interactions économiques et sociales tout autant que les villes. Cette réaction prend les aspects de la subversion, de l’inutilité et du désintéressement. Les Flash Mobs se développent et font apparaître de nouveaux modes d’organisation qui s’affranchissent du pouvoir, des zones d’autonomie temporaire d’où peuvent émerger de nouveaux espaces de liberté.

Dans ce sens, les Flash Mobs introduisent à l’intérieur de la ville, des tensions (momentanées) de décentralisation. Ces décentralisations ne sont pas mises en place par des procédures institutionnelles dans l’objectif d’une plus grande adéquation aux besoins, elles ne s’organisent pas autour du profit ou de la rationalité mais autour de la fête ou du délire, d’événements qui surviennent à un moment donné, fugace, soudain, avec un caractère éphémère, peu commun, parfois exceptionnel. Par l’usage et le détournement du temps réel, de la saisie et du traitement de l’information, les Flash Mobs décentralisent l’organisation de micro-événements festifs et construisent un nouveau type de rassemblement, un nouveau type de foule.


(…)
Dans cette perspective, les foules mobilisées dans les Flash Mobs témoignent d’une « nouvelle forme majeure d’organisation, après les tribus, les hiérarchies et les marchés » . Une forme d’organisation, qui au contraire des marchés et des hiérarchies, fonctionne en temps réel, une forme d’organisation directe, instantanée, totalement décentralisée et hautement réactive.
A travers la communication en réseaux, la cohésion des foules devient une forme d’auto-régulation, d’auto-efficacité, auto-responsabilisation collective, de confiance et d’amplification sociale, bref, selon Rheingold l’anticipation d’une révolution sociale où les rôles du pouvoir seraient une nouvelle fois redistribués, où les commandes ne seraient plus sous la responsabilité d’individus mais radicalement décentralisées et définis par tous.

Cette capacité des foules à s’auto-organiser en temps réel est l’objet des expériences de Laurence Carpenter . Dans de vastes salles de conférence, Carpenter réunit un grand nombre de personnes et met en place une série de dispositifs constitués d’un écran et d’une caméra qui capturent puis traitent et transmettent en temps réel les mouvements des individus présents dans la salle. Grâce à un minimum de commentaires et surtout grâce au retour sur l’écran du traitement des données capturées, Carpenter démontre que des dizaines de personnes, malgré l’absence d’un coordinateur humain, se comportent comme un organisme intelligent, faisant preuve de conscience et capable d’exécuter des tâches même complexes (comme l’atterrissage d’un avion dans un simulateur de vol).
Ces dispositifs qu’il appelle « miroirs virtuels » permettent de coupler la visualisation d’informations captées sur l’état général d’une situation, d’un événement, avec des décisions individuelles, pour créer une organisation collective.

De la même manière, avec un dispositif de carte interactive en temps rée,l, l’équipe SENSEable City Lab du MIT dirigée par Carlo Ratti a récemment mis au point une expérience similaire « grandeur nature » . En effet, dans la nuit du 8 au 9 septembre 2007, il ne s’agissait plus de faire interagir un auditorium mais l’ensemble de la population romaine participant à la nuit blanche pour étudier à la fois les mouvements de foule et aussi la manière dont ce dispositif peut les modifier. En partenariat avec le quotidien national italien La Repubblica, une carte interactive –Wiki City Roma – actualisée en temps réel, permettait de découvrir les flux du public, la position des taxis en activité et des bus sur leurs parcours, alors que des dizaines d’événements étaient organisés dans la ville. Le développement des technologies sans fil et la miniaturisation des équipements autorisent la consultation de ces informations quelque soit le lieu pourvu qu’il soit connecté.

Si les conclusions de cette dernière expérience ne sont par encore connues, elle met en évidence l’évolution radicale de la perception des foules. Il ne s’agit plus aujourd’hui de les contenir, ni de les contrôler par la surveillance et la contrainte mais au contraire de les équiper de dispositifs d’information, de « miroirs virtuels » en temps réel pour les faire participer à l’organisation des événements. A l’âge de l’information diffuse et de la globalisation des réseaux, les foules intelligentes sont désormais considérées « non seulement comme un effet des appareils technologiques, mais comme une technologie elle-même » .

Objets de recherche dans les plus prestigieux laboratoires, de partenariat entre les acteurs les plus influents de la ville, l’étude des phénomènes d’émergence sont complétés par de plus en plus de chantiers d’expérimentation, qui testent la possibilité des foules d’aboutir, selon les principes de coopération, de compétition ou de « coopétition » , à un optimum commun.

(…)


« La conception centralisée des villes et les technologies de contrôle cherchent à maîtriser cette idée de contingence générée par le rassemblement en foule. Mais à certains moments, dans les zones où ce contrôle échoue, la routine se transforme en événement historique. Pendant ces moments, la foule… prend une sorte de pouvoir de télécommunication, se servant de canaux pour envoyer des messages et rapprocher les distances. »
Vicente Rafael, 20036.


Prise en compte de l’éphémère, de l’événement, de l’imprévu, projets à la recherche de moyens à la fois plus efficaces et moins contraignants, intégration des foules et de leur information, réévaluation des valeurs qui justifient la planification, tous ces thèmes résonnent avec le projet des Flash Mobs et les motivations de ceux qui les organisent.
Affranchissement des institutions et des intérêts marchands, utilisation des technologies de l’information et de la communication, les nouvelles stratégies de planification urbaine ne s’attachent plus à définir la forme de l’espace urbain mais à « modifier le logiciel des comportements plutôt que le matériel des édifices » , plus à imposer des projets mais développer des plateformes où les données et les codes pour les faire évoluer seraient accessibles.

Une forme d’urbanisme apparaît pour laquelle la notion d’Open Source prend de plus en plus d’importance : les technologies de l’information et de la communication permettraient de définir de nouvelles structures du contrôle des projets architecturaux et urbains où le libre accès à l’information, l’autodétermination et la liberté seraient privilégiés. En référence à la définition de la tenségrité par Buckminster Fuller – « îlots de compression dans un océan de tensions » -, les intentions et les connaissances d’une équipe de conception agiraient comme les barres de compression de la tenségrité alors que la somme des décisions individuelles constituerait un réseau continu et libre.



NOTES
1- Voir à ce sujet, J. HUANG et M. WALDVOGEL, « Open City », in V.CHATELET, Interactive Cities, Orléans, Editions HYX, 2007, pp.196-219.
2- Hakim BEY, Zone autonome temporaire, édition originale Automedia 1991, édition française Editions de l’Eclat 1997.
3- Howard RHEINGOLD, Smart Mobs, Perseus Books, 2002, Foules intelligentes, La révolution qui commence, M2, 2005 traduction française par Pierre-Emmanuel Brugeron, p. 210.
4- cit. par K.KELLY, Out of Control: The New Biology of Machines, Social Systems and the Economic World, Reading MA, Addison-Wersley, 1994.
5- http://senseable.mit.edu/wikicity/rome/ et http://static.repubblica.it/roma/nottebianca/index.html
Cf. C.RATTI, D.BERRY, « Perception de la ville : le sans-fil et l’émergence de systèmes urbains en temps réel », dans V.CHATELET (ed.) op.cit., p. 124-145.
6- Rafael, Vicente L., The Cell Phone and the Crowd: Messianic Politics in the Contemporary Philippines, dans « Public Culture », Volume 15, Number 3, Automne 2003, pp. 399-425.
7- Rheingold se réfère dans son ouvrage à la coopétition qui désigne l'association de comportements de coopération et de compétition. Il emprunte cette notion à l’ouvrage de deux auteurs américains : Nalebuff et Brandenburger, La Co-opétition, une révolution dans la manière de jouer concurrence et coopération, Village Mondial, 1996. $
8- Walter SIEMBAD, « Retrofitting Sprawl : A Cyber Strategy for Livable Communities », in The Cybercities Reader, Routledge, London, 2004.
9- Empruntée à l’informatique, cette notion renvoie d’abord au partage des données et des connaissances dans la perspective de faire avancer les recherches et le développement d’outils le plus efficaces et le plus adaptés possibles.
10- Buckminster FULLER, SYNERGETICS—Explorations in the Geometry of Thinking, Volumes I & II, New York, Macmillan Publishing Co, 1975, 1979.
10- V.CHATELET, Vers une tenségrité du contrôle, dans CHATELET, op.cit, p.38.
Valérie CHATELET
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VALÉRIE CHATELET
date de publication : 03/02/2008
Les Flash Mobs décrivent l’émergence d’une pratique festive de la ville articulée aux TIC, où la foule échappe aux injonctions de normalisations et suggère de nouvelles formes d’organisation. Donc Annonceraient-elles par là même de nouvelles formes d’urbanisme ?
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