Les facteurs d’exclusion sont nombreux dans la ville contemporaine, et la capacité des territoires à proposer à l’ensemble de leur population un égal accès aux services demeure avant tout une question de politique sociale. Aujourd’hui les TIC font tout à la fois partie du problème et de ses solutions. Tour d’horizon des enjeux et perspectives que recouvre aujourd’hui cette "fracture numérique".
« Les TIC sont de plus en plus utilisées et profitent à un nombre croissant de personnes. Cependant , à l’heure actuelle, plus de la moitié de la population de l’UE ne profite pas pleinement des TIC ou n’y a pas du tout accès. Il est impératif sur le plan économique, social, éthique, et politique, de renforcer la cohésion sociale, économique et territoriale, en rendant les produits et services liés aux TIC plus accessibles y compris dans les régions qui sont en retard en la matière » (1). Très tôt l’Union européenne s’est engagée dans une réflexion autour des TIC et de leur accessibilité. Car « Si la société de l’information offre d’intéressantes perspectives, elle relève aussi un certain nombre de défis, dont l’un des plus cruciaux est l’accessibilité, c'est-à-dire la disponibilité des technologies en tout point du territoire. Comme à d’autres époques la desserte en voie ferrées, en canaux ou en autoroutes, le niveau d’équipement d’un territoire en réseaux et infrastructures de télécommunications va directement jouer sur sa compétitivité et son attractivité » (2). A cette accessibilité des équipements, ajoutons une accessibilité d’usage. Sans la nommer, c'est la notion de fracture numérique qu'évoquent ces deux citations. C’est une expression traduite de l’anglais « Digital divide », apparue aux Etats-Unis pour évoquer les écarts d’accès aux nouvelles technologies entre enfants des écoles riches et enfants des écoles de quartiers défavorisés. Elle a ensuite été reprise pour évoquer ces mêmes écarts entre pays du Nord et pays du Sud. Depuis l’avènement de la société de l’information, ce terme a servi à légitimer un ensemble de politiques d’équipement des collectivités en TIC, suivant un modèle déterministe et techniciste (« Figures socio-spatiales de l’appropriation d’internet », in
Des TIC et des Territoires, Emmanuel Eveno Des TIC et des territoires). Aujourd’hui, ces politiques essaient de répondre au défi de l’éducation de la population aux TIC, pour permettre une appropriation, génératrice de nouvelles formes de participation sociale.
La question à laquelle tente de répondre ce dossier tient dans cette phrase : pourquoi réduire la fracture numérique et comment ?
Fondée par le sociologue Marcel Gauchet dans
Le désenchantement du monde (Gallimard, Paris, 1985), l’idée d’une « fracture sociale » dressant un mur « entre les élites et les populations », affirme un enjeu politique majeur (Jacques Chirac en faisait un de ses principaux thèmes de campagne en 1995) ; fracture sociale redoublée d’une nouvelle « fracture numérique » dont la définition même oppose bien des approches. Ainsi l’article d’Alain Rallet et Fabrice Rochelandet met en perspective ces différentes acceptions. Unanimement, la capacité des métropoles à proposer à l’ensemble de leur population un égal accès aux services demeure avant tout une question de politique sociale. A ce sujet, il faut noter l’importance de la notion d’e-inclusion développée par Daniel Kaplan dans un rapport pour la commission européenne :
E-inclusion : nouveaux enjeux, nouvelles politiquesA coté d’articles plus théoriques, ce dossier revient aussi sur les initiatives d’appropriation sociale des TIC développées par l’ARTESI en Ile-de-France à travers l’interview de Marie-Hélène Féron, ou encore par la ville de Brest avec l’article de Michel Briand. Dans un autre registre, Vincent Guimas nous présente le travail qu’il mène avec l’ECM Ars Longa à Paris, croisant la question de l’appropriation des TIC avec des projets d’expression sensible et artistique.
Complétant notre dossier N°1 sur « La ville indéterminée », le texte d’Olivier Jonas introduit la seconde partie de ce dossier. Il nous présente les impacts que peuvent avoir les TIC sur les territoires et les différents scénarios prospectifs, selon que les TIC participent d’un développement de l’urbain organisé par les pouvoirs publics ou qu’il s’agisse d’une dynamique laissée à l’initiative privée. Cette seconde partie abordera diverses initiatives de collectivités locales ou d’institutions publiques visant à créer les conditions de l’égal accès aux services, et la participation de la population à la définition de leur ville. Les villes ont été bâties en partie autour de services publics, facteurs de cohésion territoriale. Aujourd’hui, la notion de service public évolue et ce sont bientôt les citoyens qui participeront à les définir. Cette co-construction de la ville nécessite l’implication de tous les citoyens, d’où la nécessaire réduction de la fracture numérique reposant sur des politiques volontaristes d’appropriation des TIC..
Le texte d’Emmanuel Eveno pointe quant à lui avec justesse les forces et faiblesses, ainsi que les conditions préalables à la naissance d’une expérience novatrice portée par la ville de Parthenay. Le principal enjeu de l’égal à accès aux TIC reste l’implication des citoyens dans la co-construction de la ville de demain. Enfin, David Alcaud revient sur la capacité des Etats à proposer un égal accès aux services en ligne à tous les citoyens en élargissant la réflexion dans un cadre plus européen. A découvrir aussi dans ce dossier, une vidéo de Cédric Verpeaux sur le projet « Proximités » qui a pour objectif la construction d'une plate-forme de services de proximité mutualisés, à destination des territoires et de leurs usagers.
Notes(1) Communication du 1er Juin 2005 de la commission européenne au Conseil, au Parlement européen, au Comité économique et social européen et au Comité des régions intitulé :
i2010- Une société de l’information pour la croissance et l’emploi. (2) Issu l’aménagement numérique du territoire, collection territoires en mouvement DIACT Délégation interministérielle à l'aménagement et à la compétitivité des territoires, La documentation française. Gilles Coester, Alain Ducass, 2007
AU SOMMAIRE 1. De la notion de fracture numérique à celle de trajectoires numériques
Alain Rallet et Fabrice Rochelandet Les deux auteurs reviennent sur la notion, relativement confuse, de fracture numérique (Digital Divide). Ils l’envisagent d’abord sous l'angle de la discipline économique. Dans une première section, ils établissent un état des lieux à partir de l'abondante littérature qui s'est déployée sur le sujet. Dans une deuxième section, ils examinent les problèmes posés selon l'échelle géographique considérée (pays développés, Pays en voie de développement, régions, rural/urbain), relevant les différents niveaux de fracture et la dimension internationale de cette notion. Ils présentent ensuite le débat sur les oppositions entre initiatives privées et publiques, pour oeuvrer à sa réduction.
2. Fiche de lecture de l’ouvrage Dualité du territoire urbain sous l’angle de l’accès aux TIC (Mark Reinhard) Ce texte explore la dimension territoriale des inégalités entre celles et ceux qui ont les moyens d’une intégration via le monde des TIC d’une part, celles et ceux qui ne l’ont pas de l’autre. L’auteur cherche pour cela à identifier l'existence de liens de causalité entre intégration ou exclusion « numériques » et intégration ou exclusion sociale. Dans une seconde partie, il montre en quoi les TIC, « attendues comme les hérauts de la lutte contre les disparités territoriales » n’ont pour l’instant pas donné satisfaction à ceux qui voyaient en elles la solution pour atteindre l’équité.
3. L’accès public à Internet en Ile-de-France : le rôle de l’ARTESI dans l’appropriation des TIC
Entretien avec Marie-Hélène Féron Dans cet entretien Marie-Hélène Féron évoque le rôle de l’ARTESI en Ile-de-France, ses démarches d’observation, de conseil auprès de la Région et d’animation des réseaux territoriaux. Dans l’entretien, elle expose plus spécifiquement sa mission de développement de l’accès public à internet dont le problème principal reste celui de l’appropriation. Malgré les possibilités offertes par le web 2 et internet, ils ne sont que des outils et il « faut continuer à travailler à l’éducation, à l’appropriation » des publics les plus éloignés pour leur ouvrir l’accès à ces potentialités.
4. La ville et l’appropriation sociale des cultures numériques.
Entretien avec Michel BriandAssez loin d'un projet emblématique de ville numérique, Brest a fait le choix d'un travail en réseau qui cherche à impliquer les acteurs de la cité dans l'accompagnement des usages. Cet article présente quelques champs possibles de l'intervention publique et une démarche coopérative, qui permet un apprentissage en marchant. Michel Briand évoque le réseau des 100 « papis » dix ans après leur début, la proximité et l'implication des associations et acteurs publics au plus près de l'accueil des publics, la problématique de l'appropriation, le travail sur l'écrit public devenu aujourd'hui multimédia, l’approche du multimédia comme facteur de lien social et de reconquête de l'estime de soi. La diffusion d'une culture numérique ouverte et collaborative interpelle aussi nos fonctionnements marqués par une culture d'organisation hiérarchique et pose la question de l'extension des biens publics vers des biens communs.
5. Entretien avec Vincent Guimas (Ars Longa) Vincent Guimas est responsable de Ars Longa, structure labélisée ECM (Espace Culture Multimédia) jusqu’en 2008. Dans cet entretien, il revient sur le rôle des ECM et leur diversité ; label « fourre-tout » aujourd’hui quasiment plus financé par l’Etat. Il présente les projets de Ars Longa : « Bruits Métis » et « Zaanga » développés par la structure, projets concrets d’appropriation des nouvelles technologies par la population sur un territoire donné et en même temps projets à la croisée de différentes expressions sensibles et artistiques où la technologie entre en jeu. Il présente ensuite plus largement les visées d’Ars Longa, lieu de création, d’aide au développement de projets artistiques interrogeant les nouvelles technologies et les évolutions qu’elles engendrent pour la compréhension sensible des territoires, en intégrant la population dans une dynamique d’appropriation des TIC et de compréhension de leurs enjeux.
6. Les impacts réels, virtuels et paradoxaux des technologies de l’information et de la communication sur l’espace et les territoires
Olivier Jonas Cet article, initialement publié dans la revue
TIC et Territoires, recense de nombreux travaux sociologiques, économiques, géographiques, ainsi que les études importantes et scénarios prospectifs sur l’impact des TIC sur les villes. Partant d’une présentation par thèmes (aménagement du territoire ; localisation des activités ; politiques locales et forme urbaine ; transports et mobilité ; modes de vie, organisation du travail et usages) ce texte présente les différents scénarios prospectifs selon que les TIC participent d’un développement de l’urbain organisé par les pouvoirs publics ou selon une dynamique laissée à l’initiative privée. Il évoque aussi les différentes utopies nées de la révolution des TIC et développe pour finir des pistes de recherche française et européenne sur ces thèmes.
7. L’appropriation d’internet dans une société sur un territoire : Parthenay comme microcosme
Emmanuel EvenoCet article démontre les forces et faiblesses, et les conditions préalables à la naissance d’une expérience novatrice et particulière portée par la ville de Parthenay. Inaugurant une nouvelle forme de développement local avec le projet « ville numérisée », la ville a inscrit très tôt les TIC dans sa panoplie d’outils du développement local. Le « modèle parthenaisien » s’est imposé dans les années 90 comme une référence dans les politiques menées en Europe autour des TIC. L’article revient sur les conditions d’émergence et de succès d’un tel projet et sur les pratiques qu’il a permis de faire émerger chez la population.
8. Les enjeux de l’accès de tous aux TIC : l’implication des citoyens dans la co-construction de leur ville
Antoine CochainCet article se propose d’explorer les enjeux d’un égal accès de tous les citoyens à ces nouvelles technologies. L’évolution des systèmes politiques nés de la seconde guerre mondiale montre une forte tendance à l’érosion des Etats providence. Les villes ont été bâties en partie autour de services publics, facteurs de cohésion territoriale. L’accès de tous se concrétise dans la nécessité de ne pas laisser se développer cette ville duale dont parle Saskia Sassen. Attendues comme facteurs de la résorption de la fracture territoriale, il est apparu que les TIC pouvaient en fait devenir facteur d’exclusion territoriale. Parallèlement, la notion de services publics évolue et ce sont bientôt les citoyens qui participeront à les définir. L’implication de tous les citoyens dans la construction de ces nouveaux services est un enjeu fondamental des prochaines décennies et les dangers de l’exclusion d’une partie de la population à la définition de leur ville sont grands. Pour garantir cet égal accès à la co-construction de sa ville, la puissance publique doit mettre en place de fortes politiques d’appropriation des nouvelles technologies.
9. Présentation du projet « Proximités »
Vidéo de Cédric VerpeauxDans cet entretien vidéo, Cedric Verpeaux expose les principes et les buts du programme « Proximités », porté par la Caisse des Dépots et Consignations. Ce programme a pour objectif la construction d'une plate-forme de services de proximité « mutualisés », à destination des territoires et leurs usagers. C'est un programme basé sur une démarche de mutualisation des données publiques et de proximité entre acteurs publics. Aujourd'hui le service est en phase d'expérimentation et l’objectif de l’année 2008 est de déployer ce service sur toutes les régions de France.
10. De la fracture numérique aux fractures d’usage
David AlcaudDirecteur du pôle « Espaces publics, espaces politiques » au sein du CIR (Centre Interdisciplinaire pour la Recherche Comparative en Sciences Sociales). Dans cet article il tente de répondre à quelques questions fondamentales : Quels sont les « segments » de population, les « groupes-cibles » qui devraient faire l’objet d’une politique spécifique ? Quels sont les principaux obstacles à l’e-Inclusion de ces groupes ? Quelles sont les principales mesures politiques nécessaires pour réduire ou résoudre les obstacles identifiés ?
11. Notes de lectureTour d’horizon de quelques textes fondamentaux pour approfondir la question de la fracture numérique sous l’angle territorial.
. Fractures d’aujourd’hui, Internet de demainJacques-François Marchandise, octobre 2001
. La fracture numérique dans la cité : état des « lieux » de la recherche francophone, Claire Brossaud, Juin 2005
. Une double fracture numériqueFabrice le Guel, Thierry Pénard et Raphaël Suire, 2005
. L’accessibilité pour tous aux TIC, sous la direction de Philippe Cazeneuve, 2005
. Territoire et exclusion : des mots de l’Etat-providence et des maux de société civile, revue Strates matériaux pour la recherche en sciences sociales, mis en ligne le 19 octobre 2005. Catherine Rhein
. Le numérique : outils d’intégration sociale et d’appropriation du territoire ?, colloque : villes et territoires face aux défis de la mondialisation, Dijon 2005
Luc Vodoz, Barbara Pfister-Giauque
. La dimension territoriale de la fracture numérique, colloque de l’ASRDLF (association sde sciencre régionale de langue française) Lyon, Septembre 2003
Luc Vodoz, Barbara Pfister-Giauque
. Téléservices urbains et développement local, Des tic des territoires, 2005
Jacques Balme et Olivier Jonas
. Figures socio-spatiales de l’appropriation d’internet, Des TIC et des territoires
Emmanuel Eveno, 2005