Dans cet extrait, Bruno Caillet – directeur de développement du hub agence – présente l’originalité du concept Ludigo ; son exposé est suivi du commentaire de Dominique Rolland, directeur du centre des arts.
Loin des audioguides classiques, Ludigo intègre les problématiques liées aux nouvelles mobilités, aux nouvelles dimensions des territoires sous l'influence des nouvelles technologies. Ludigo propose une approche éditoriale du territoire radicalement différente s’organisant autour de contenus personnalisés et géolocalisés et visant à créer un paysage ambiant et intelligent (PAI).(…) « Considérons d’abord que le c½ur de notre problématique c’est le territoire, et nous nous sommes bien rendu compte que le territoire s’appréhende de plus en plus difficilement aujourd’hui, le territoire c’est tout, sauf une limite géographique ou géologique, le territoire c’est d’abord un espace de
représentation. C’est comme vous l’avez dit un espace d’histoires, de rencontres, de mémoires, de culture. De services aussi. On parle d’un paysage au sens des mythologies qu’il est susceptible de présentifier. Ce paysage il est ambiant car il est riche d’informations, à titre d’exemple sur Enghien les Bains, nous avons géo localisé près de 500 points de rendez-vous, alors que ce territoire est tout petit. Pour que ce paysage fasse sens à l’heure de la mobilité, pour qu’il crée une envie de le découvrir, de se l’approprier, nous ne pouvons probablement pas le représenter sous forme de points. La carte c’est peut être aujourd’hui un ensemble d’itinéraires, un ensemble de relations. C’est en cela que ce Paysage Ambiant est avant tout intelligent. Il doit s’adapter aux individus qui le traversent, comprendre leurs itinéraires, les contenus qu’ils ont déjà consultés et en fonction de cela, essayer de créer de manière plus ou moins ludique une sorte d’itinéraire personnalisé qui accompagne véritablement les utilisateurs de ces futurs programmes.
La technologie fonctionne à partir d’un moteur de localisation, embarqué sur les
devices (assistants personnel/PDA avec GPS) mis à disposition du public. Présent demain sur les mobiles. On estime en effet que le parc de
smartphones sera équipé de ce système sur près de 50% des appareils à l’horizon 2010. On lie à ce moteur de localisation, un moteur de profil, de scénarios. Le dépôt de données « personnelles » pose, vous l’avez dit, des questions d’éthique et plus particulièrement la question de savoir qui demain sera en charge de la gestion de ces espaces d’informations. Qui aura cette gouvernance ? Est-ce que c’est l’acteur privé qui semble prêt à jouer le jeu ou l’acteur public qui lui semble plus frileux sur ces questions ? Et puis le dernier point et c’est là que ces Paysages Ambiants et Intelligents, ces territoires de la connaissance, ces cinquième écrans comme les nomme Bruno Marzloff peuvent dès aujourd’hui être mis en ½uvre, même si les technologies ne sont pas tout à fait abouties, c’est la constitution d’une bibliothèque de média. Quelle surprise d’ailleurs de découvrir à Enghien la masse d’informations existante dans la ville, mais une information non convergente, isolée voire inutile. Or la géo localisation peut créer de nouveaux espaces sociaux susceptibles de rassembler ces sources et les utilisateurs. Donc travailler aujourd’hui à mettre en place ces Paysages Ambiant et Intelligents, c’est déjà travailler à collecter, indexer, valoriser l’ensemble des informations disponibles sur un territoire. C’est en effet une vraie surprise de constater par exemple, qu’il existe des projets utopiques sur le lac dans les années 1840 et que plus de 150 ans après, d’autres projets du même type, au même endroit émergent. Cela prouve donc que si l’histoire d’un endroit ne semble, ni lisible, ni cohérente, elle existe et peut être mise en perspective. Notre premier objectif a donc été de stocker, de manière convergente et accessible, la mémoire partagée du territoire. Dans un second temps, il nous a paru nécessaire de mettre en place des principes de portabilité ; en effet, nous ne disposons d’aucun élément nous permettant d’assurer que Ludigo sera demain un standard des paysages interactifs, il était donc nécessaire de nous assurer qu’au moins l’information soit correctement stockée et indexée et qu’elle puisse être exportée sous des flux standards.
Donc ce Paysage Ambiant et Intelligent que nous avons appelé Ludigo peut simplement se représenter sous la forme d’un baladeur. Grâce à Stéphane Scott, compositeur, nous avons créé différentes musiques d’ambiances afin de réécrire une cohérence entre les différents quartiers. Nous avons créé des « saillances » de la ville, sur un territoire paradoxalement anarchique dans sa conception, un territoire qui peine à dire où est le centre. C’est donc d’abord une musique d’ambiance dans laquelle des personnages interviennent et des propositions se font jour. C’est un système d’informations géo localisées et comportementales. A l’heure qu’il est, au-delà de ces histoires, nous mesurons mal toutes les applications qui vont pouvoir être mises en ½uvre. La première à laquelle nous ne nous attendions pas est une application que l’on pourrait qualifier d’intermédiation pour (re)découvrir, (re)définir sur un territoire donné, collectivement, une « identité de ce territoire ». Un message nouveau qui apparaîtrait au travers d’une sorte de consultation via le dispositif Ludigo. On repère en effet aujourd’hui que beaucoup de collectivités territoriales sous la pression de la « glocalisation » (cad de la concurrence entre territoires proches pris dans les effets de la globalisation), se posent la question d’une nouvelle valorisation : dans cette recherche, la mise en avant des points de singularités, de différenciations vise une nouvelle identité. Sans doute il est toujours possible de faire travailler des équipes de marketing pour créer cette identité de territoire, mais elle risque d ‘échapper purement et simplement aux acteurs de ce territoire ! Condamnant les meilleurs concepts ! Le dispositif Ludigo permet ainsi une (re)appropriation collective, trans-générationnelle, multi-acteurs… L’identité d’Enghien les Bains, puisque c’est notre territoire d’expérience, dessine – à notre grande surprise – une
walkable city, une sorte de XXIème arrondissement parisien dans lequel on peut, on aime marcher, où les grands repères structurant l’espace social sont visualisés dans la marche. Ce point est un vrai élément d’identité.
Sans doute, le système que l’on met en place à pour première application de générer des guides touristiques ; mais l’habitant est un des premiers usagers attendus de ces nouveaux dispositifs ! Ainsi Ludigo cherche à créer des parcours. Parcours d’histoires. Ou de services. C’est aussi un système de jeux urbains. Clairement le jeu fait partie de l’attractivité, de l’événementialisation du territoire. Mais au-delà de cette notion de jeu, le point le plus important est que les joueurs de jeux vidéos géo localisés inventent des cartographies partagées qui ne dépendent plus des points du territoire, mais de leurs habitudes. Un joueur à Mulhouse, peut à partir d’une cartographie développée à Enghien les Bains, vivre et se déplacer dans sa ville. Ce sont ces fameux « matang » dont nous parlera Alain Milon tout à l’heure ; on voit bien que de nouvelles logiques de cartographies se mettent en place aujourd’hui.
Un autre élément très important et à ce sujet je voulais remercier les plasticiens sonores Woudi Tat pour leur travail sur les « paroles vivantes », c’est le documentaire sonore : en créant ces mémoires partagées, en interrogeant les habitants d’Enghien, nous nous sommes rendu compte qu’il y a tout un travail à faire sur la manière dont les gens vivent et perçoivent leur espace de vie. Si le casino par exemple est en soit un endroit manifeste, personne ne le perçoit de la même manière et c’est la confrontation de ces points de vue, dans une sorte d’indétermination, qui donne une véritable représentation collective à ce monument. Il en va de même pour la perception de l’identité d’un territoire. Cette « mémoire partagée » est importante, elle crée des échanges, des débats, elle dessine un authentique espace social. Cette expérience fonctionne si bien à Enghien que des habitants arrivent au centre des arts avec des photos de famille, des films, en disant «
et bien ça, c’est mon intimité, mais cela participe à l’histoire de cette ville, peut on l’intégrer dans le système ? ». Autour de ces systèmes on peut aussi développer des projets éducatifs, développer une sorte de radio locale… plein d’actions et de services à inventer. Et bien sûr des itinéraires confiés à des artistes… Une idée toute faite que je tiens aussi à dénoncer : non les dispositifs de territoires digitaux ne concernent pas que les jeunes de 18 à 30 ans ! A Enghien les Bains, une habitante de plus de 80 ans nous a dit : «
c’est formidable votre système, mais moi j’aimerais bien que l’on invente une fonction qui permette aux profils que je sélectionne de pouvoir me bipper quand les personnes passent devant chez moi pour que je puisse les inviter à prendre un thé et à découvrir la maison dont je leur parle. Vos inventions ne valent le coup que si elles permettent à des gens de mon âge notamment d’être moins seuls, car c’est cela dont on souffre d’abord, la solitude ». Une autre personne du même âge nous a demandé un soin particulier sur l’ergonomie car elle n’arrive pas à
uploader (dixit !) des images sur Google earth et ne souhaite pas rencontrer ce type de difficultés avec Ludigo ! Je pense donc que la question de la fracture numérique n’est pas une question d’âge, je ne sais pas où elle se joue, mais probablement pas à cet endroit. Le plus intéressant c’est qu’avec la manière dont nous avons mis en place Ludigo et dont nous avons accompagné la montée en puissance, ce sont les utilisateurs qui vont inventer leurs services. Dernier point et c’est le principal risque de ce système, quand le programme sera portable, en ligne, sur tous types de
devices, il génèrera des statistiques illustrant « comment vit la ville». Non pas comment elle est structurée, mais comment elle bouge. Il y a là des cartographies à inventer, des cartes plus ou moins sensibles, mais là encore tout est à inventer.
Pour conclure (enfin !), je vous présente (enfin !) brièvement le système. C’est une carte avec des zones d’informations au rayonnement différent, informations multimédia. Ces informations sont gérées par des mécaniques de conditions. L’écriture a donc été un des éléments les plus complexes à définir. Grâce à Catherine Groud, scénariste, auteure, nous avons inventé une écriture, une écriture complexe, combinatoire. Chaque contenu est lié à un autre point, un/des contenu(s) consommé(s), un contexte. Nous avons pu constater que plus les informations sont liées au contexte, plus elles semblent surgir du réel et plus elles séduisent le visiteur. Cette écriture aléatoire que nous cherchons est à inventer ; elle combine un ensemble de données (et de conditions) qu’il n’est pas possible de reconstituer, tellement il existe de combinaisons ; ainsi il existe presque autant de ballades que de promeneurs ! La complexité de cette écriture a nécessité la mise en place d’une interface qui permette de visualiser et de mesurer ces relations, cette cohérence. Et non l’histoire linéaire elle-même. C’est là où l’on comprend que l’on est en train de mettre en place ici de nouvelles cartographies, des cartographies relationnelles, excitantes.
Ludigo en ce sens travaille à inventer un média local. Le premier enjeu pour nous sera d’assurer une stabilité et une portabilité. A ce sujet je voulais sincèrement remercier les équipes de la mairie et du centre des arts, car sur le terrain de l’innovation il est difficile aujourd’hui de penser en termes d’équipement, de solution ou de « dur ». On doit penser en termes de
process et donc prendre des risques. Maintenant le gros travail va consister en l’appropriation par les publics. C’est en cela que s’inscrire dans un maillage existant du territoire est une valeur force ; en ce sens, travailler avec le centre des arts est déterminant. Ludigo dessine un espace social réinventé qui doit nécessairement s’appuyer sur les acteurs du territoire : posant implicitement la question de sa gouvernance. Ces paysages vont aussi s’inventer avec la société civile, les habitants, les chercheurs, les artistes. C’est une nouvelle organisation à mettre en ½uvre et là, nous disposons de peu d’exemples.
Enfin, il est important de poursuivre les rêves, de faire preuve d’imagination, de prolonger les développements de Ludigo ; nous pouvons penser à des Mobiles Social Software, à des principes de réalité augmentée et immersive et à des jeux passionnants à mettre en ½uvre…
Pour passer la parole à Dominique Roland, directeur du cda, je pense qu’il est important d’interroger la (de mon point de vue très réelle) légitimité de l’acteur culturel dans cette gouvernance, cette création, cette maintenance. Serait-il préférable de la confier au service informatique, à l’office du tourisme ou aux services de communication ? Aux élus en direct ?
EDITORIALISER LA VILLE, LA PLACE DE L’ACTEUR CULTUREL
Dominique Roland – directeur du centre des arts d’Enghien : Presque en réponse, comme un prolongement à la question de Bruno, revenir aux utopies du désir. Ce n’est pas un hasard si c’est une équipe culturelle qui a initié le projet Ludigo à Enghien. Au-delà d’un service public, la culture est au c½ur des projets éditoriaux de la Ville. De la Ville dans tous ses états, ses débats. La culture précipite la production de contenus bien sûr : objets, pratiques, formes, arts, mais aussi liens sociaux … tous travaillant activement au développement du territoire. Oui, la culture, c’est clair aujourd’hui, contribue à l’attractivité d’un territoire. Sans doute, la gouvernance de ces nouveaux dispositifs fait question, transversalement aux autres services de la ville, mais ce qui fait sens, espace commun, co-production de sens, affirmation d’un espace public tend à rejoindre le terrain redélimité de « la culture ». En ce sens, comment éditorialiser la ville ? Enghien investit depuis longtemps dans la relation, science, art, technologie. Nous sommes dans une ville miroir, une ville qui a besoin de trouver des passerelles, entre les habitants, les services de la ville, la périphérie (la banlieue) et la capitale… Le numérique, nous le constatons permet de créer de nouveaux liens avec cette ville miroir. L’approche culturelle permet de s’imaginer sa ville et de sortir d’un usage quotidien qui finit par empêcher de voir la ville. L’enjeu avec la mobilité est donc de savoir comment écrire, mais aussi comment lire sa ville. Et comment la lire différemment chaque jour. En scénarisant la ville, en amenant les publics à intervenir dans ce dispositif, on permet d’ouvrir tous les imaginaires, en cela Ludigo est un stimulateur d’imaginaire et un contributeur à ce lien nécessaire. Ce système permet quotidiennement de voir et de réinventer différemment sa ville, de mesurer dans le miroir ce qui distingue son environnement par rapport à d’autres. Car la question est bien celle de l’identité de la mobilité dans la ville, comment cette ville mobile fait sens, confrontée à d’autres territoires. Mettre la ville en relation permanente avec d’autres miroirs permet de la faire vivre.
Mais encore : les acteurs culturels connaissent bien cette critique selon laquelle il faudrait un décodeur pour entrer dans les théâtres ou les lieux d’art ! Comment la culture sort-elle de ses murs, comment crée-t-elle de nouveaux liens ? Probablement en changeant les supports et les modes de scénarisation. Justement. C’est en tout cas ce que le cda tente de faire. A l’échelle de la ville d’Enghien, nous trouverons une réponse à cette question et nous créerons enfin plus d’interactivité entre les artistes, les médiateurs, les spectateurs et les habitants tout simplement qui, nous l’avons vu, ont un rôle à jouer dans cette écriture. Ainsi la question est moins celle de la technologie,
a priori sans véritable limite à l’avenir, que celle des contenus, de leur qualité et de leur partage. La question est donc bien de savoir si nous sommes, sur un territoire, témoins du passé (gardiens des patrimoines même contemporains) ou si nous sommes là pour donner un signal fort, prospectif, dans le XXIème siècle ; alors ces nouveaux outils peuvent nous permettre de créer un lien neuf qui aujourd’hui manque trop souvent. (…) »
Le compte rendu de toute la rencontre :
http://www.lehub-agence.com/site.php?rub=3&ssrub=0&id=205752voir le film présentation de ludigo :
http://www.ludigo.net/tous le fonds ressources des recherches ludigo :
http://www.ludigo.net/index.php?rub=4