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Entretien avec Hugues Aubin
KAFUI KPODEHOUN

date de publication : 29/09/2008
Hugues Aubin est chargé de mission TIC de la ville de Rennes. Rencontre avec lui, pour parler des différents projets qu’il suit, notamment le projet « La Ruche », site de rencontre pour les Rennais.
A Rennes, un nouveau projet de site a été développé : « La Ruche ». Pouvez-vous nous expliquer un peu le principe de ce site ? Comment fonctionne-t-il ?

Le principe de la ruche (http://beta.ruche.org) est de proposer une espèce de réseau social local en ligne à but non lucratif. Les personnes, mais aussi les collectifs informels et les associations peuvent se localiser sur une carte, caractériser leurs centre d'intérêts par des mots-clés (tags), publier annonces et dates (avec sorties dans des formats standards de type RSS). Il est possible de rechercher et contacter personnes, collectifs, associations, par la carte, le moteur de recherche ou le nuage de tags.


Que souhaitez-vous impulser au sein du territoire avec ce projet ?

D'un côté il y a des organismes officiels comme les villes, qui cherchent à comprendre et apprivoiser les nouveaux usages et à développer la dimension numérique du territoire. Les blogs, les envois de photos, de sons, de vidéos, sont autant de canaux d'expression sur la ville, hors des médias "classiques" ou des sites institutionnels. Plus encore, les réseaux sociaux comme Myspace, Viadeo, ou Facebook se localisent et prouvent que les technologies de l'information ne sont pas a-territorialisées mais qu'il y a un gisement dans l'hyperlocal.

Dans ce contexte, l'enjeu est d'une part de garantir un lieu d'échange dédié au lien social entre habitants et acteurs de la société civile, et d'autre part de marier la dimension numérique avec la capacité de se rencontrer vraiment pour produire du "vivre ensemble".

Par ailleurs la Ruche est éditée par l'association Bug avec le soutien de la ville de Rennes. Or BUG mène depuis plus de 10 ans une action sur le champ du net citoyen et associatif ici. De fait, la typologie des usagers de la Ruche est assez différente de celle des réseaux sociaux comme Facebook ou Myspace : on y trouve de nombreuses associations qui découvrent des fonctions comme la cartographie collaborative ou les fils RSS...


Pourquoi cette métaphore de la ruche (qui va jusqu’à dénommer les participants « les abeilles ») ?

L'idée d'une Ruche offre de nombreuses métaphores dans la ville, depuis les essaims jusqu'au pollen, et reflète un peu cette notion web 2.0 de participation par de nombreuses entités produisant un résultat collectif. Je ne doute pas que Bug va trouver d'autres déclinaisons avec l'arrivée de nouvelles fonctionnalités comme le micro-blogging façon twitter. De plus la pollinisation ne crée pas les entités, mais les fertilise par l'échange...pour moi c'est un des intérêts de ce projet sur le territoire rennais.


Actuellement quels sont les utilisateurs de ce service ? (est-ce des professionnels ou des particuliers, quels profils, qu’est-ce qu’ils y cherchent… ?).

L'intérêt de la Ruche est justement de dépasser la segmentation habituelle des réseaux sociaux (notamment par tranche d'âge). On peut y trouver aussi bien l'étudiant que le retraité, ou le militant associatif. Une des originalités de cette plate-forme est d'offrir un espace aux collectifs informels et associations. Et là le pari est bien engagé car la variété est au rendez-vous, de la MJC à la fédération des étudiants de Rennes 2 en passant par les clubs sportifs. La Ruche est très clairement à but non lucratif et non dédiée à l'offre des professionnels. Un agenda contributif émane de la Ruche et du recoupement des fils RSS des abeilles et groupes. La Ruche permet de trouver des contacts près de chez soi et/ou dans un centre d'intérêt, des collectifs et associations recherchant des bénévoles (et vice-versa).


Comment cette initiative se positionne par rapport à d’autres projets tels que Peuplade à Paris, ou encore le site « Tout près de chez vous » réalisé par la Poste ?

Mieux vaut avoir la certitude de l'existence de réseaux sociaux de proximité à but non lucratif sur son territoire. Et surtout de plate-formes locales garantissant la protection des profils de ses habitants. Le développement de l'interopérabilité de ces réseaux sociaux (open social) et les choix des personnes dans la gestion de leur identité numérique (Open ID) sera déterminant dans la survie ou la disparition de tel ou tel service. Nous connaissons bien Peuplade et avons beaucoup d'estime pour ce projet. Il existe une Peuplade à Rennes, et une Ruche : cela est bon pour le territoire. Il se trouve que la Ruche entre pleinement dans une vision partagée par Bug et la ville de Rennes. Celle de l'impérative nécessité de faire AVEC les habitants et d'éviter une dichotomie entre communication descendante de la collectivité et fertilisation de la coopération entre les habitants et acteurs de la ville. Cela pour le point de vue de l'acteur public.

Du côté de la Ruche, les abeilles se débrouillent mais l'animation d'un tel site nécessite des moyens. Il se trouve que Bug est ancré sur Rennes depuis plus de 10 ans et souhaitait faire "à la rennaise"...L'accord entre la collectivité et l'association vise à l'aider à déployer ses missions historiques dans un nouveau contexte d'usage. La Ruche est ancrée dans le réel local. Son potentiel est donc bien non seulement dans le numérique mais dans la rencontre et l'action, comme Peuplade l'a compris et démontré en premier sur Belleville, d'ailleurs.

Vous travaillez sur un autre projet, que vous avez initié vous-même : celui d’une bibliothèque virtuelle sur second life. Pouvez-vous nous en parler un peu ? Relève-t-il d’une logique « communautaire » ?

Ce projet collaboratif s'articule désormais avec des théâtres, des festivals, des écrivains et des universités étrangères. Il est totalement communautaire puisque existant depuis un an et demi sans aucun financement. Mais je ne peux en parler ici car il relève totalement de mon temps personnel.


Comment tous ces projets sur lesquels vous travaillez se raccrochent les uns aux autres ? Quel est le fil directeur entre ces différentes démarches que vous accompagnez autour des TIC ?

Le fil directeur est simple. Des cartes immatérielles se dessinent et se densifient. Les villes doivent apprendre à tracer les garanties et services public de demain en explorant les potentialités nombreuses offertes par les usages et les technologies. Ces services doivent se déployer dans des référentiels temps/espace/sens capables de dépasser les ruptures technologiques. Pour le référentiel "sens", par exemple, cela signifie un "lâcher-prise" de la taxonomie vers la folksonomie avec une réflexion aussi sur le web sémantique. Pour l'espace, c'est une réflexion sur les Systèmes d'information géographiques à l'heure de Google Earth et peut-être de futurs "mondes miroirs"...L'internet que nous avons construit et utilisé au travers des écrans d'ordinateur va se déployer dans l'espace public, les objets communicants, l'informatique pervasive. Il y a là un gisement de contraintes et de services auquel nous avons le double devoir d'alerte et de co-élaboration de services.

Le fil directeur est donc d'enrichir la dimension numérique du territoire en créant des référentiels et des dynamiques durables permettant de garantir à tous un accès à des informations et services dans un territoire "hybride" entre physique et numérique. Comment voulez-vous garantir par exemple les informations sur les pharmacies de garde si c'est un opérateur privé qui l'insère dans un annuaire envoyé sur téléphone mobile à ceux qui peuvent payer, depuis le mobilier urbain ? Mieux vaut comme Rennes avoir des informations et services accessibles sur un plan papier, un guide de ville, un cd rom, une maquette 3D en ligne, des fontaines Bluetooth en test. Ces informations sont calées dans un référentiel durable, et doivent intégrer un cadre plus large (informations de partenaires, d'habitants...).

C'est le sens du CD Rom "Vivre à Rennes", de Rennes Citévisions, de Tout Rennes Blogue, de Bluerennes en ce moment. Les généannoteurs, la Ruche et wiki Rennes sont d'autres projets qui cherchent plutôt à lever des freins pour développer les échanges entre habitants et entre acteurs locaux dans une démarche de co-élaboration voire de "bien commun numérique". Mais en réalité la solution est un métissage dans ces dimensions d'échange avec les habitants et d'enrichissement numérique du territoire par une offre directe de la ville à elle-même (sans s'enfermer :). Car la ville n'est pas l'administration, c'est le territoire vécu en tant que ville.

Pensez-vous qu’internet participe effectivement à développer de nouvelles formes de sociabilités et de citoyenneté au sein des territoires ? Quelles sont les freins, ou les limites, à ce mouvement ?

Internet est un outil surévalué pour ses aspects novateurs et sous-évalué concernant son prise actuelle, directe, dans la vie quotidienne des personnes. Internet permet et prolonge une sociabilité dans la continuité cognitive d'une personne. Il ne la construit pas ex nihilo.

Les freins sont l'exclusion (notamment par la fracture sociale et les mésusages) d'une partie de la population, l'usage abusif des profils des usagers qui peuvent déboucher sur des rejets massifs, le spam informationnel, le déficit d'interfaces efficaces, la capacité de se séparer aussi vite que l'on s'est réuni, la trace de la réputation numérique dans le temps, etc.

Et pourtant regardez la quantité d'échanges, le développement des réseaux sociaux ! Je pense qu'en réalité les acteurs publics, contrairement à ceux du secteur privé, sous-estiment le potentiel énorme de la co-élaboration, avec les habitants, à l'aide de ces outils. De même on sous estime la capacité de collaboration entre les personnes du territoire alors qu'elle se manifeste en permanence par exemple sur des plate-formes de co-voiturage.

Le mode projet semble pourtant produire des résultats : 80 000 patronymes ont été indexés à distance pour les Archives de Rennes par moins de 200 géné-annoteurs internautes bénévoles. Il faut apprendre à marier rencontres physiques et apport des outils de relation et collaboration numérique (comme cela s'est fait à Berlin dans le cadre d'un budget participatif).

Les usages peuvent changer beaucoup de choses, dans des échelles de temps différentes. Regardez une freeze party ou imaginez un boycott mondial durant une semaine...Mais il ne faut pas se bercer d'illusions sur la démocratie. Les mécanismes d'influence au sein des réseaux sociaux et du web 2.0 ne sont pas forcément démocratiques et commencent à être maîtrisés par les marques, par exemple...

Internet et web 2.0 ne veulent donc pas dire démocratie. Mais ces outils offrent un beau potentiel car ils permettent le partage d'une représentation collective de la ville, et reconfigurent la mobilité, la capacité de décision et donc d'action. Je ne rappellerai pas ici que l'internet sort des écrans d'ordinateur, et cela va être un challenge intéressant pour les villes.

Dans son article sur l’EntreNet, Daniel Kaplan, délégué général de la FING, fait le constat suivant : « L’EntreNet est souvent marchand, au sens, en tout cas, où il s’appuie le plus souvent sur des outils, services et plates-formes à but tout ce qu’il y a de lucratif. Décrire le “web social” sous le seul prisme communautaire et démocratique permet de raconter une belle histoire, mais ne rend pas compte de la réalité quotidienne de l’immense majorité de ceux qui y naviguent. » Qu’en pensez-vous ? Quels sont les dimensions ou les enjeux économiques que recouvrent ces démarches « TIC / sociabilités – citoyennetés » que vous êtes amenés à suivre dans vos différentes activités ?

Je connais Daniel Kaplan, la FING et le groupe villes 2.0, tout comme ludigo.net :)

Il faut mettre les notions à l'épreuve des faits en offrant justement des plate-formes pour l'entre-net à côté du monde marchand. Ceci peut être essayé par les collectivités locales en appui, comme à Rennes. L'offre économique est aujourd'hui extrêmement conséquente et souvent basée sur le double principe du crowdsourcing et du "tracking" de profils. C'est un marché de dupe à moyen terme, mais dont les fruits sont un écosystème de services en innovation ascendante, riche et créatif, utile. Parfois le rôle de la collectivité n'est pas de vouloir la massification des pratiques en cherchant à avoir le réseau leader, mais bien de garantir la possibilité pour tous d'être dans au moins dans un réseau...Par exemple, on peut vocaliser des actualités pour moins de 5% de non voyants parce que c'est cela, l'égalité. De plus en écrivant de "belles histoires", et même parfois en échouant, on apprend beaucoup, ce qui sera indispensable pour développer des territoires hybridant numérique et physique. Je suis d'accord avec Daniel Kaplan sur la photographie de l'état de l'art mais cela ne change rien à la nécessité de tenter les choses, voire à la possibilité de réussir :)

Aujourd'hui, dans le rapport entre privé et public sur internet, la répartition de l'offre, le niveau de veille et la prise d'initiative reste encore largement à l'avantage du premier. Mais quand cela devient un véritable enjeu sociétal, ne faut-il pas monter en expertise et agir ? Bref, exister.

Aujourd'hui des associations de retraités se sont géolocalisées, émettent leur fils RSS agenda et publient leurs annonces cartographiées de bénévolat à Rennes sur la Ruche. Leur profil ne sera pas revendu, et il y a déjà pas mal d'abeilles : je suis convaincu que le vrai problème est surtout d'arriver à mettre des moyens d'animation suffisant au regard des enjeux dans ce type de projet. Je finirai en indiquant que la Ruche va être couplée à un wiki Rennes (accord entre Brest, Bug et Rennes) et qu'une abeille pourra abonder une encyclopédie locale en ligne avec son compte de réseau social. Bug travaille activement sur open ID. La vision est donc plus large que ce que ne laisse supposer la version actuelle du site. La Ruche a également été pensée avec un potentiel vers les téléphones portables et pourra servir de support à de nombreuses expérimentations d'usages à Rennes.

Propos recueillis par Kafui Kpodéhoun
Kafui Kpodehoun
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contenu du dossier
Entretien avec Hugues Aubin Entretien avec Hugues Aubin
KAFUI KPODEHOUN
date de publication : 29/09/2008
Hugues Aubin est chargé de mission TIC de la ville de Rennes. Rencontre avec lui, pour parler des différents projets qu’il suit, notamment le projet « La Ruche », site de rencontre pour les Rennais.
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