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Une nouvelle appréhension sensible, esthétique et poétique de la ville
Quand les artistes s’emparent des nouveaux médias
KAFUI KPODEHOUN
date de publication : 15/03/2008
La question de la lecture de la ville occupe une place centrale dans l’analyse urbaine car habiter la ville c’est avant tout se la représenter. Investis par les artistes, les nouveaux médias produisent de nouveaux modes d’appréhension sensible, esthétique et poétique de la ville post-moderne. Ce dossier abordera quelques-unes de ces expériences créatives autour des outils numériques.
« Les formes et couleurs de la ville sont généralement vues mais non remarquées, le paysage urbain n’est que l’arrière fond de notre activité quotidienne. […] Comme le signe linguistique, le décor urbain de nos activités quotidiennes est transparent et transitif. Rarement regardé pour lui-même, il est traversé par nos pratiques et invisible par nos préoccupations ». (Christian Guinchard)
Dans son analyse de la relation du citadin à son environnement, Christian Guinchard souligne la nécessité de repères sensibles, pour polariser l’espace urbain et lui donner ses axes essentiels. C’est en effet par les usages qu’il y insinue, mais aussi par la perception qu’il en a, que le citoyen donne une substance et une consistance à la ville. Cette question de la lecture du territoire urbain par ceux qui l’habitent et le traversent occupe une place centrale dans l’analyse urbaine, car habiter la ville c’est peut-être avant tout se la représenter. Ces modes d’appréhension et de représentation de la ville questionnent tout à la fois usagers, chercheurs et aménageurs, puisque notre manière de percevoir cet ensemble urbain conditionne nos manières d’y vivre et d’y circuler.
Une des hypothèses aujourd’hui défendue est que les NTIC peuvent façonner l’expérience et les représentations que les usagers ont de la ville. Les technologies embarquées participent en effet à insuffler une nouvelle dimension à la ville vécue, en intégrant, prolongeant, et mettant en perspective les images et imaginaires citadins. Investis par les artistes, les outils numériques produisent de nouveaux modes d’appréhension sensible, esthétique et poétique de la ville post-moderne. Les nouveaux possibles permis par le développement des nouvelles technologies fascinent et nourrissent en effet l’inspiration des créateurs d’aujourd’hui. Au sein de ces dispositifs de création numérique, le paysage urbain devient matériau d’expérimentation et de production artistique, cadre et objet de leurs démarches.
Les analyses d’auteurs tels que Jean-François Augoyard, fondateur du Cresson (Centre de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain), permettent de faire émerger la part que les créateurs ont dans la production des modes de représentations de la ville : " L’action artistique intervenant sur les lieux mêmes des pratiques quotidiennes peut changer quelque chose dans le regard, l’écoute, la perception globale des formes et du temps urbain. Elle rend observable la dimension esthétique inhérente aux ambiances urbaines mais enfouies. Cela affecte les perceptions des formes construites, et implique aussi les ambiances dans ce qu’elles peuvent avoir de plus immatériel. »
Ce dossier permettra d’aborder quelques-unes unes de ces expériences créatives numériques, où il s’agit de produire des images et imaginaires des territoires, et faire résonner cette quotidienneté sensible de la ville contemporaine. Il s'ouvre sur deux premiers articles qui posent des repères sur la notion d'ambiance urbaine, et sur le rapport des usagers à la ville, pour s'attacher ensuite à mettre en perspective quelques projets artistiques qui investissent ces questions via les nouveaux médias.
SOMMAIRE DU DOSSIER
Article 1 : "Quelle urbanité pour les non-lieux de la ville contemporaine ? La triple médiation des nouveaux médias". Kafui Kpodéhoun, sociologue On peut définir l’urbanité comme le lien qu’un individu entretient avec l’environnement urbain dans lequel il est inséré. A l’aune des mutations contemporaines où les nouvelles technologies accompagnent nos usages quotidiens, on peut postuler que les outils numériques deviennent un des principaux médiateurs d’urbanité. Ces outils numériques instituent une triple médiation (technique, sensible et poétique) dans la manière de percevoir la ville, de se (re)présenter ses espaces, de se l’approprier en tant que territoire : une médiation technique, une médiation sensible, une médiation poétique.
Article 2 : "L’ambiance, chemin faisant, vers une perspective internationale". Jean-Paul Thibaud sociologue et urbaniste, directeur de recherche au Centre de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain (CRESSON). Les travaux de Jean-Paul Thibaud portent sur la perception ordinaire en milieu urbain, la culture et l’ethnographie sensibles des espaces publics. De telles recherches visent à développer une approche pragmatique des ambiances urbaines. Cet article s’appuie en partie sur une recherche internationale « Processus et modalités l’émergence des ambiances urbaines ».
Article 3 : "Smart-city, ville intelligente". Dédale, plate-forme dédiée aux nouvelles formes artistiques et aux nouveaux médias Avec la thématique Smart City / ville intelligente, la plate-forme Dédale initie un temps de recherche, et d’expérimentation autour des nouvelles formes de création artistique dans l'espace urbain, qui s’intéressent aux possibilités offertes par les nouvelles technologies : locative art, art en contexte, guerrilla artistique urbaine, ville interactive, nouvelles architectures et nouveaux paysages urbains, art mobile, urban game art, nouvelles cultures urbaines et autres formes d'appropriation artistique et critique de la ville… Tour d’horizon des projets.
Article 4 : "Le son dans l’espace urbain : les projets Audiocartes Paris-93 et Audiozone". Michel Porchet, chercheur à la Maison des Sciences de l’Homme (MSH), Paris-Nord, et directeur scientifique du collectif MU. Le programme de recherche Audiocartes Paris-93, proposé par la MSH Paris Nord et le collectif d'artistes MU analyse les phénomènes sonores en relation à soi, au corps, à l'autre et enfin à l'environnement. A partir d'un ensemble de parcours sonores, fondés sur une enquête de terrain prolongée, il s'agit de porter trois regards de sciences-humaines (géographie, sociologie, esthétique) sur le sonore dans la ville. Analyse du projet, qui croise enjeux artistiques, scientifiques, et urbains.
Article 5 : "PROBOSCIS : création d’annotations par le public et tapisseries urbaines". Zied Bouzidi, chargé de mission du Réseau Européen des Villes Numériques, sous la direction de Laura Vitoria Garcia, directrice scientifique de la Fondation des Territoires de Demain. Qu'est-ce qui définit une ville ? Ce n'est pas tant celui qui la crée ou la construit que celui qui élabore la compréhension que l'on en a. Qui est l'auteur de sa façade composite, telle que la perçoivent ses habitants à travers le filtre de la compréhension collective ? La tradition veut que ce soit une élite d'architectes et d'urbanistes qui ait monopolisé les mécanismes qui contribuent à cette compréhension collective de la ville. Développé par le réseau britannique Proboscis, Tapisseries Urbaines (Urban Tapestries) est un projet de recherche transdisciplinaire animé par une équipe de collaborateurs provenant d'horizons divers : cinéma, sculpture, littérature, philosophie, ethnographie, communication, conception d'interface, programmation de logiciel et design interactif. L’objectif est de proposer des outils et des compétences qui permettent au public de créer des annotations dans les espaces urbains qu'ils habitent et traversent tous les jours, pour ajouter une nouvelle strate virtuelle et permanente à la ville.
Article 6 : "La perception augmentée dans les rues de Bâle". Laura Vitoria Garcia, Directrice scientifique de la Fondation des Territoires de Demain. Au coeur de la vieille ville de Bâle, dans le cadre de son projet intitulé LifeClipper, la galerie Plug.in propose un parcours-promenade dans le quartier Saint-Alban, au cours de laquelle un paysage virtuel vient se greffer sur le réel. Il s'agit d’une marche audiovisuelle dans une réalité virtuellement augmentée : les visites proposées par l'artiste multimédia Jan Torpus nous mettent en présence d'une caméra qui diffuse des images virtuelles, des paysages réels, et des scénarios naturellement différents suivant les espaces traversés.
Article 7 : "D’une lecture créative de la ville à sa saisie collective". Entretien avec Alexandre Cubizolles, architecte de formation, coordinateur du collectif Pixel 13. Créé par deux architectes de formation, Pixel 13 est un collectif pluridisciplinaire qui se donne pour objet, à travers divers domaines (architecture, arts graphiques et plastiques, installations urbaines, vidéo…) de contribuer, inciter et participer au débat mené sur la ville et ses mutations engendrées par l'évolution de nos sociétés. Avec le Bulb, ils proposent un dispositif multimédia, qui interroge et décale la perception de l’espace urbain.
Article 8 : "L’interstice de l’écriture". Catherine Groud, auteur. A travers le projet Ludigo, le Hub lance à Enghien-les-Bains un dispositif qui accompagne le promeneur au sein des différents quartiers de la ville. Les personnages convoqués pour romancer ces parcours scénarisés donnent un enjeu à la balade. Le discours de ces personnages vient ainsi amplifier l’histoire et la vision du territoire traversé. La ville en récits : une nouvelle narration proposée par Catherine Groud, auteur des scénarios.
Kafui Kpodéhoun
Notes : 1- GUINCHARD, C., « Inter/visibilité en milieu urbain », Cultures en ville, ou de l’art et du citadin, l’Aube, 2000. 2- AUGOYARD, J.-F., « L’action artistique en milieu urbain », Cultures en ville, ou de l’art et du citadin, l’Aube, 2000.
Kafui Kpodehoun |