Suite à l’exposition « Terre natale », Paul Virilio, philosophe et urbaniste, analyse de façon critique les enjeux liés à la mobilité à l’échelle de la planète. Il pose les nouveaux fondements conceptuels de la société contemporaine, une société de la « circulation habitable », qui renverse le binôme nomade-sédentaire et remet en question les notions de centre et de périphérie.
Entretien accordé à Ariel Kyrou et Yvon Le Mignan pour culture mobile.net.Culturemobile.net : Quelle est votre conception de la mobilité aujourd’hui ? Paul Virilio : La mobilité - sous toutes ses formes - a pour conséquence l'ébauche d'un véritable dépassement de la sédentarité. La sédentarité a fait l'histoire, au travers de la fin du nomadisme et de la victoire de la ville sur les tribus nomades. La ville a été le lieu d'inscription de l'histoire, et pas seulement en Occident. Donc l'immobilier, le foncier ont dominé les mouvements des tribus : le droit du sang a été remplacé par le droit du sol. Or ce rapport au sol, qui nous a constitués, est en crise. La toute dernière crise financière, et c'est loin d'être un hasard, est née du problème des
subprimes, c'est-à-dire d'une question de crédits immobiliers aux Etats-Unis. Aujourd'hui, avec les dernières prouesses techniques et économiques, on est en train de dépasser cette sédentarité, tout simplement parce que le sédentaire, c'est maintenant celui qui est partout chez lui, avec son téléphone ou son ordinateur, dans le jet, dans l'avion, dans la voiture, dans n'importe quoi, et le nomade c'est celui qui est nulle part chez lui, sauf dans les tentes du quai Saint-Martin, sur les trottoirs de Paris ou d'ailleurs, ou dans les camps de transit, des "déplacés internes" comme on les appelle en Afrique. Ce n'est pas du tout le retour au nomadisme dont Attali parle dans ses livres, cela n'a rien à voir puisque c'est une inversion. Le sédentaire, c'est désormais celui qui est partout chez lui, parce que le temps réel de sa présence est plus important que l'espace réel de sa demeure. C'est inouï !
C. M. : Il est partout chez lui parce qu'il n'est nulle part là où il est, il est tout le temps en transit, connecté...P. V. : Tout-à-fait. Les sociétés anciennes sont des sociétés du stationnement durable. Les sociétés qui commencent sont celles de la circulation habitable. Il y a là une inversion inouïe, au point que les lieux de rupture de charge, les carrefours, que sont le port, la gare, l'aéroport, ce qu'on appelle aujourd'hui les plates-formes multimodales, sont en train de devenir les vrais centres de l'outre-ville, c'est-à-dire d'une ville qui n'est plus celle de la concentration, de l'accumulation, avec la capitale, les mégalopoles, mais celle de la distribution, du dispatching. Cela remet en question les notions de centre et de périphérie. On continue de nous parler des banlieues, des bourgs, des faubourgs, des bidonvilles, etc. C'est une vieille vision ! En réalité il n'y a déjà plus ni centre ni périphérie : nous sommes déjà tous « en route ». C'est ce que j'appelle « Stop Eject » dans l'article que j'ai écrit pour le catalogue de l'exposition (1).
C. M : L'autre point intéressant par rapport au nomade, c'est qu'il était auparavant partout chez lui, alors qu'il n'est maintenant nulle part chez lui... Il faisait sien tous les territoires qu'il décidait de traverser, alors que maintenant, c'est l'inverse...P. V. : Ces millions, bientôt ce milliard de nomades, ils sont littéralement en fuite, et ce sont aussi des exclus du monde numérique. Le nomadisme, pour eux, ce n'est pas un choix. Auparavant, le nomadisme, c'était un choix de tribus. Ils partaient à la dérive. Pas des dérives urbaines comme celles des situationnistes et de Guy Debord dans les années 1960, mais des dérives géographiques. Or c'est quelque chose qui disparaît, puisqu'il n'y a plus que des fuites. Des fuites devant des phénomènes climatiques, de submersion, ou de sécheresse, des fuites devant des conflits, des fuites liées à la mort des terres agricoles, à la fin de l'agriculture. Je rappelle la phrase de Braudel dans « L'identité de la France »(2) : «
L'Europe sans immigrés, cela ne tient pas debout, nous sommes tous des immigrés. En revanche, une Europe sans paysans, cela ne s'est jamais vu ». J'ai envie de dire : et un monde sans paysan, c'est quoi ? Quelque chose se joue là. La première sédentarité, par rapport aux nomades, c'est la culture, l'agriculture. C'est elle qui va favoriser l'enracinement. Le nouveau sédentarisme, c'est un événement sans référence historique...
(1) L’exposition « Terre Natale » de Paul Virilio et Raymond Depardon s’est déroulée à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, du 21 novembre 2008 au 15 mars 2009.
(2) L’identité de la France, Fernand Braudel, Flammarion - Mille & une pages 2000