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Usages et enjeux des TIC en situation quotidienne de gestion des espaces-temps
Karine Turcin
Quelle place pour les TIC dans l'articulation mobilité-gestion du temps ? Préfigurent-elles de nouveaux processus de socialisation de l’individu, de son rapport à l’autre ? La chercheuse et consultante Karine Turcin(1) analyse la transformation des temporalités sociales sous l’impact des TIC.
L’individu mobile – de manière réelle ou virtuelle – est aujourd’hui en position de force au sein de la société. Toutefois, ce qui compte n’est pas tant le déplacement dans l’espace que la gestion du temps : nous sommes entrés dans une société tertiaire aux rythmes désynchronisés ; les TIC y transforment les temporalités sociales.

La mobilité est devenue un élément discriminant de la société contemporaine. Etre mobile est  un atout. Il faut pouvoir se déplacer constamment, de plus en plus loin et de plus en plus vite.  Il faut se déplacer sans bouger et être capable d'intervenir à distance grâce à des techniques de plus en plus développées de transfert d'information et de communication. La discrimination est flagrante : Luc Boltanski et Eve Chiappello soulignent dans Le nouvel  esprit du capitalisme(2) que les "grands", les "forts" d'aujourd'hui sont aussi les plus mobiles, ceux qui maîtrisent le mieux leurs déplacements, qui ont accès au matériel suffisant  pour satisfaire le mouvement, qu'il soit physique (voyages) ou imaginaire (mobilité virtuelle via la télévision ou l’internet...). Les "petits", les "faibles" sont les immobiles, ceux qui sont liés à un territoire qu'ils ont des difficultés à quitter, que ce soit pour leur vie professionnelle ou pour leurs loisirs, ceux qui n'ont pas une accessibilité directe et aisée au différentes techniques de la mobilité. On pense ici principalement à tous les problèmes d’enclavement des cités dortoirs, par exemple.

Ce qui compte, finalement, n'est pas tant le déplacement dans l'espace que la gestion du temps qui lui est associée. En effet, on parle de plus en plus de gain et de perte de temps dans les différentes  actions - et en particulier dans les déplacements - de la vie quotidienne. La  gestion du temps s'immisce partout, depuis l'organisation globale des emplois du temps jusqu'à l'utilisation de plats tout prêts ou de riz cuit en deux minutes au micro-ondes, en passant par l'envahissement de notre vie quotidienne par les agendas papiers ou numériques.

Des "politiques de gestion du temps" apparaissent : depuis la fin des années 90, suivant les italiens, allemands et néerlandais, de nombreuses actions se mettent en place dans différentes villes françaises afin de répondre à des problèmes d'organisation temporelle. Belfort, Poitiers, Saint-Denis et le département de la Gironde furent les quatre premiers territoires à donner une place primordiale au temps dans leurs différents projets politiques et  territoriaux. 

L'origine de ce questionnement politique et social sur le temps vient du fait que les temporalités sociales se modifient et évoluent : d'une manière générale, en moins d'un demi siècle, nous sommes passés d'une société industrialisée aux rythmes synchronisés à une société du tertiaire et des services aux rythmes désynchronisés. Différentes raisons peuvent être avancées : la mondialisation de l'économie, l'individualisation des modes de vie, l'entrée massive de femmes dans le salariat, la flexibilité du temps de travail et la crise des modes anciens de synchronisation par le travail, les transformations de la vie privée et de la famille tout au long du cycle de vie, l'ARTT, et, finalement, le développement en masse des technologies d’information et de communication mobiles.

Deux éléments apparaissent donc fondamentaux pour qualifier les modes de vie d’aujourd’hui : mobilité et gestion du temps, et face à ces deux exigences une polémique se met en place : quelle est la place des technologies d'information et de communication dans l'articulation de ces deux éléments ? Dans quelle mesure profilent-elles un changement radical de nos modes de vie, de notre socialisation, de nos rapports aux autres ?

Le rapport entre les techniques et le positionnement spatio-temporel d'une société est capital. L'invention du frigidaire a considérablement modifié les pratiques de l'espace et du temps de la vie quotidienne. Le nouveau potentiel de conservation des aliments a permis de réduire les allers et retours vers les marchés, de stocker et donc de gérer d'une nouvelle manière son mode de vie quotidien. La constitution des villes contemporaines vient en grande partie des innovations des techniques de transport : le téléphone et l'ascenseur sont les garants d'une possibilité de transfert d'information et de personnes dans de grands immeubles de plusieurs étages, permettant la construction des "villes verticales". Les modes de transports individuels et collectifs permettent l'extension des banlieues, le peuplement de différentes zones, et donc l'extension des "villes horizontales". Par exemple, à Bordeaux, il est intéressant de constater que le nouveau tracé du tramway ouvre en quelques mois de nouveaux horizons aux investisseurs immobiliers et influencera fondamentalement les déplacements et mode de vie dans le territoire des années à venir.

Les techniques d'information et de communication participent de la création et de la transformation du territoire et des modes de vie qui s'y développent. La première question que l'on doit poser est la suivante : Quel est l'enjeu des TIC dans la gestion des espaces- temps de la vie quotidienne ? Les TIC influencent-elles les différentes temporalités de la vie quotidienne ?

Les dernières évolutions en matière de technique d'information et de communication sont consacrées directement et conjointement aux deux aspects cités ci-dessus : mobilité et gestion du temps. Les appareils deviennent mobiles, ultra-portables, multimodaux. Ils semblent permettre, par la flexibilité qu'ils proposent, de gagner du temps, d'éviter les attentes, de mieux gérer le temps de sa vie quotidienne, d’être ici et ailleurs en même temps.

La communication publicitaire sur ces produits est forgée sur la base de ce que permettraient les TIC en matière de mobilité et de gestion du temps. De même, les discours qui les entourent, politiques et  économiques sont fait de cette constatation : les TIC ont un effet radical – et positif – sur la manière de gérer le temps et les déplacements dans la vie quotidienne. Elles permettent de gagner du temps, de se détacher des anciennes contraintes spatio-temporelles. Le téléphone fixe, la télévision dans le salon sont remplacés par des appareils mobiles qui donnent accès à des contenus audiovisuels n’importe où, les plateformes Web 2.0 permettent d’avoir un lien avec son bureau virtuel constamment etc.

Or, certains experts s’interrogent sur des conséquences beaucoup plus profondes de cette mutation : d'après Zaki Laïdi, il y a un point aveugle dans les bouleversements et la redéfinition du territoire à cause des TIC : ce sont les transformations des temporalités sociales, du temps des relations humaines . "Les concepts manquent qui incluent ces pratiques brutalement immiscées dans nos organisations du quotidien" souligne aussi Bruno Marzloff dans La nouvelle aire du temps(2). Communiquer et informer en tout temps et en tout lieu aura sûrement un effet très fort sur nos manières d’entrer en relation les uns avec les autres, tant dans notre vie professionnelle que dans notre vie familiale, dans nos pratiques de loisirs ou d’engagements politique ou associatif. La vitesse de communication, l’impérieuse nécessité de réponse immédiate (aux mails, au téléphone mobile), la possibilité de travailler hors du bureau, ou, au contraire, de ponctuer son espace de travail par un lien de plus en plus fort avec ses proches (les messageries instantanées, les SMS …) change nos manières d’entrer en contact. Est-ce la fin de l’attente, des délais ?

La vitesse de propagation de ces techniques dans notre quotidien est inédite. L’appropriation des téléphones mobiles s’est faite en quelques années. Leur développement vers un statut d’appareil multimodal (téléphone, mais aussi télévision, appareil photo, système de paiement, géolocalisation …) en fait des dispositifs totalement nouveaux et offrant un panel de possibilités d’action impressionnant pour l’individu mobile, qui se trouve ainsi reconnecté avec tout un ensemble de points (ses proches, son travail, la ville …).
Les conséquences de ces nouvelles possibilités sur l’identité profonde et les relations sociales des individus, sur le développement du territoire à l’échelle locale et globale sont déjà observées par de nombreux chercheurs et devront l’être de manière fine dans les années à venir.
Si les changements technologiques du passé (la voiture, le téléphone …) ont modifié nos vies, jusqu’à quels points les TIC ultra - développées nous modifieront-elles ?




(1) Chercheuse et consultante, gérante de la société Serendy www.serendy.fr
(2) Le Nouvel Esprit du capitalisme de Luc Boltanski, Eve Chiapello, Essais Gallimard, Paris 2005.
(3)  La nouvelle aire du temps, Réflexion et expériences de politiques temporelles en France, Boulin, Godard, Dommerques, collectif ; éditions de L’Aube, 2003
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Comment les outils numériques participent-ils à façonner les nouveaux usages de la ville au quotidien, notamment les mobilités et l’articulation des différentes échelles spatiales et temporelles de la ville ? A l’heure de la mondialisation, que veut dire « habiter quelque part » ?lire l'introduction du dossier
contenu du dossier
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Karine Turcin
Quelle place pour les TIC dans l'articulation mobilité-gestion du temps ? Préfigurent-elles de nouveaux processus de socialisation de l’individu, de son rapport à l’autre ? La chercheuse et consultante Karine Turcin(1) analyse la transformation des temporalités sociales sous l’impact des TIC.
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