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Fin des routines ou autres routines ?
Caroline Guillot
Caroline Guillot, en thèse à l'Ecole Doctorale Ville et Environnement, analyse les nouvelles temporalités et les rythmes urbains. Son texte* décrit les enjeux d’orchestration des différentes sphères de la vie quotidienne face à la désynchronisation des rythmes de chaque individu.
Alors qu’autrefois les rythmes urbains étaient fondés sur des horaires prévisibles et réguliers, les emplois du temps se complexifient fortement et sont aujourd’hui en constante évolution. Les individus doivent s’adapter au changement et développent ainsi des stratégies d’anticipation pour faire face à l’imprévu. Les TIC jouent un rôle important dans ce nouveau mode de gestion des aléas.

Autrefois la vie des cités était synchronisée par les sirènes des usines, les cloches des églises, les sonneries des écoles, les cuissons des repas, les passages du train, etc. (Godard 2003). Les déplacements se faisaient de façon routinière et répétitive : tous les jours, aux mêmes heures, sur les mêmes parcours. Les rythmes urbains étaient fondés sur des horaires prévisibles et réguliers, sur la synchronisation du travail (Bouffartigue et Bouteiller 2003). Le tableau est caricatural, certes, mais il vaut surtout par contraste.

Aujourd’hui, les emplois du temps se complexifient et les rythmes sociaux se diversifient (Mercure 1995). Plusieurs éléments structurants influencent le rapport au temps des individus, à savoir les transformations du travail et des rythmes journaliers, associées au développement des technologies de l’information et de la communication. L’entrée des femmes dans le salariat conjuguée au décalage des horaires de travail (les horaires décalés, les horaires de nuit et de week-end, le temps partiel) conduit à une individualisation des temporalités au sein de la famille (de Coninck & Guillot 2007). De fait, se pose la question de la constitution de l’organisation du temps au quotidien et des arbitrages que les individus sont conduits à faire pour se coordonner entre eux.

Face à ce constat d’une désynchronisation des horaires, l’individu se trouve confronté à des régimes temporels divers. Désormais, c’est à lui seul que revient le travail de les faire concorder. Il s’agit de comprendre comment ces resynchronisations(1) s’effectuent, se réfléchissent au sein des ménages. Comme l’explique François Ascher (2003), malgré la fragmentation des temps sociaux, les individus s’efforcent de construire et de réorganiser leur vie, dans le travail et en dehors. Ils essayent de resynchroniser eux-mêmes des temporalités que personne d’autre ne synchronise et se saisissent, pour ce faire, des outils et techniques dont ils disposent. Ces nouvelles exigences induisent des attitudes temporelles plus ouvertes (adapter son emploi du temps aux changements), reposant elles-mêmes sur des attitudes routinières (habitude, régularité et répétitions de certaines pratiques, anticipation des aléas).

Les temporalités individuelles tendent certes à s’émietter, mais cela ne signifie pas pour autant la disparition des routines. Nous utilisons ici le terme « routine », non dans un sens péjoratif tel qu’il est parfois interprété mais, dans le sens d’organisation stable et régulière, d’agencement systématique et calé. Autrement dit, pour faire face à la flexibilité temporelle, l’individu élabore des arrangements, construit des stratégies temporelles menant à des routines. C’est donc le mode d’organisation qui est routinier c'est-à-dire que l’individu développe une base solide qui permet ensuite une certaine souplesse au quotidien.

Francis Godard (2006) souligne l’obligation pour les ménages d’adopter « une logistique du quotidien » qui donne lieu à d’importants et d’incessants réaménagements, accompagnant la vie privée et la vie professionnelle. Autrement dit, plutôt que d’accepter une désynchronisation totale et fatale des emplois du temps, les ménages s’adaptent aux divers rythmes de chacun des membres et négocient l’organisation entre les différentes sphères de la vie sociale. Ils bâtissent une « architecture temporelle » et calent de moins en moins leurs activités sur une trame socialement préétablie. Ils doivent décider, par exemple, de qui sera à la maison à certaines heures, de qui s'occupera des enfants, de qui préparera le dîner, de qui pourra assister à une réunion de son parti politique. Ce besoin de prendre à chaque fois une décision est lourdement ressenti dans les situations où le couple est bi-actif(2), ou dans le cas de la présence d’enfants en bas âge. La vie quotidienne devient alors un processus de négociation permanente.

La synchronisation des activités familiales est donc devenue complexe et les individus sont de plus en plus amenés à utiliser des instruments de gestion du temps pour s’organiser. Avec la diffusion des TIC, et notamment du téléphone portable à partir du milieu des années 1990 (Moati 2005), les individus peuvent facilement jongler d’une activité à l’autre, d’un événement à l’autre. Le téléphone mobile permet, entre autres, de laisser ouvertes des décisions jusqu’à la dernière minute, c'est-à-dire de vivre des plages de temps comme un flux d’événements géré en temps réel. Les individus peuvent improviser, en reprogrammant régulièrement leur journée. Mais ils parviennent à le faire dans la mesure où ils ont mis au point des stratégies d’anticipation. Ils s’efforcent d’adapter leur programme quotidien à tous types d’imprévus, c'est-à-dire qu’ils usent de moyens propres et mobiles pour se resynchroniser. Par exemple, dans certains cas, l’individu qui est mobile et joignable, pourra si nécessaire, passer chercher son enfant à la crèche lorsque le conjoint ou la conjointe a été inopinément retenu par son travail.

Les temporalités multiples augmentent les besoins de resynchronisation au sein du foyer. Pour ce faire, chacun effectue des ajustements et des négociations. Les individus font en sorte d’agencer, d’orchestrer de manière constructive des temporalités multiples, afin d’en tirer parti. Ils construisent au fil du temps une structure d’ensemble plus ou moins élaborée qui tient compte des contraintes qui s’imposent à eux et qui induisent une proportion de régularité et de prévisibilité : des horaires de travail, la coordination avec un conjoint, la prise en charge des enfants, etc.

Aujourd’hui, il en ressort que l’ensemble des programmes d’activité s’organise différemment, mais sans pour autant basculer dans une norme unique qui serait la flexibilité. Ce que nous souhaitons montrer tout particulièrement dans ce papier est que, les temporalités supposées de plus en plus fluides conduisent parfois à improviser, mais que cette forme temporelle est possible dans la mesure où elle a été anticipée. Elle est donc propice à un fonctionnement qui doit encore quelque chose à des routines. L’improvisation permanente du temps par les individus n’est pas au fondement des nouvelles organisations temporelles et ne constitue pas la règle. On observe que, plus on doit faire face à des contraintes fortes et nombreuses (horaires peu balisés et très changeants), plus on a besoin de se synchroniser. Alors, les individus « routinisent » le plus possible les arrangements, voire les moments au cours desquels ils réalisent ces synchronisations (le soir pour certains, le matin pour d’autres).

Méthodologie

Pour illustrer notre propos, nous allons nous appuyer sur une enquête réalisée en 2006. Elle avait pour objectif de comprendre comment les individus font pour organiser leur temps et comment ils usent des instruments de gestion du temps (agenda papier, carnet de note, téléphone portable, Outlook, etc.). Vingt-cinq entretiens semi-directifs ont été menés auprès de personnes aux profils diversifiés : sexe, âge (entre 20 et 60 ans), catégories socioprofessionnelles (découpage fait selon la classification de l’INSEE, couvrant l’ensemble de l’échelle sociale), présence ou non d’enfants en bas âge, lieu d’habitation (Ile de France et Province), etc.

Cela nous a permis de constater des situations particulières pouvant poser problème eu égard à l’organisation du temps (aléa dans le travail, prise en charge d’un enfant malade, etc.) et ainsi de faire émerger une diversité des rapports au temps et une variété des schèmes de gestion des temps. C’est, en effet, à partir de leurs expériences quotidiennes et des situations concrètes que les personnes construisent des modèles de réponses pour organiser leur temps.

La position dans le cycle de vie (être célibataire, vivre en couple, avoir des enfants, etc.), la situation professionnelle (le statut et la place occupée, les conditions d’exercice de l’activité exercée), l’outillage technique comme artefact (nature et niveau d’équipement, mise à disposition et contexte d’usage des instruments de gestion du temps) (D’Iribarne 2005) et l’outillage social (le fait de pouvoir compter ou non sur une tierce personne pour parer aux imprévus) s’imbriquent de manière étroite dans les stratégies élaborées.

Les routines d’improvisation : agir en situation d’urgence tout en réduisant la marge d’incertitude.

Les aléas, ne manquant pas de se présenter pour certains dans le cadre de leur travail, font ressortir une stratégie non pas d’improvisation mais d’anticipation. La capacité à s’organiser en cas d’imprévus est une compétence inégalement répartie (Boullier & Chevrier 2003) : d’un côté, ceux qui sont formatés à la situation d’urgence notamment dans le cadre de l’exercice de leur activité professionnelle, de l’autre, ceux que l’urgence désorganise. La gestion des aléas est lourdement ressentie pour les personnes avec des horaires stables et réguliers, et exerçant le plus souvent une activité aux contours bien définis. Une organisation imposée de la journée de travail peut conduire à organiser sa vie privée sous un mode complètement routinier (planifier sa semaine de façon très rigide) (de Coninck & Guillot 2007). Les activités sont prévues et organisées à l’avance et l’emploi du temps n’est réaménagé que très rarement. Face à un imprévu, ces personnes agissent fréquemment dans la précipitation, avec des comportements automatiques et non adaptés à la situation. Elles se montrent très peu adaptables aux modifications. On constate que si l’improvisation existe, elle se fait alors dans des plages de temps définies au préalable.
« On se lève le matin, on sait ce qu’on a à faire. Mes journées se ressemblent. J’ai des horaires variables, je peux arriver à 7h30 et 9h30. Moi, je ne change pas mes horaires. J’arrive à 7h30 à chaque fois, jamais après, et même depuis deux ans je ne les change pas. Je ne pense plus autrement, pas d’improvisation, comme ça c’est simple pour tout ! Je prévois des moments où là je me dis, tu feras ce qui te viendra à l’idée au moment même ». (Stéphane, imprimeur)

A contrario, les personnes constamment confrontées à un environnement changeant, apprennent à anticiper les imprévus pour mieux les intégrer à une structure d’ensemble.
Même si leur planning est irrégulier et sujet à des modifications de dernière minute, elles parviennent à s’organiser en mettant au point des stratégies efficaces pour gérer les imprévus et pour affronter les temps multiformes. Dans notre échantillon, les cadres se retrouvent principalement dans cette programmation souple et contrôlée. Ce mode de gestion du temps renvoie à une attitude d’ouverture aux changements, avec un arbitrage plus réflexif entre les temps alloués. Ces personnes apprennent à connaître les zones et la nature des imprévus. Elles élaborent de nombreuses combinaisons d’arrangements temporels : par exemple, en ajustant un planning de manière à ce qu’il intègre un élément nouveau. Il s’agit d’évaluer les degrés d’urgence, d’anticiper des délais incertains en bloquant des marges de temps longues, ou encore de hiérarchiser ses activités plutôt que d’élaborer une programmation stricte et rigide.

A partir de là, on voit, pour certains, se construire des formes d’outillage technique et social. Il est question de formes de coopérations formelles ou informelles (faire appel à un supérieur hiérarchique, à collègue, à un ami, à la famille, etc.) ou encore de l’usage d’outils techniques, et plus particulièrement le téléphone portable, pour gérer les flux tendus.
« Mais les imprévus, je sais quand même avant à peu près de quelle nature ils seront. On est dans un service d'administration, donc quand il y a des incidents réseaux ce sont des événements prioritaires qui peuvent nécessiter l'arrêt des tâches en cours pour s’y consacrer. On peut me joindre à tout moment sur mon téléphone portable pour me prévenir d’un incident.
Après j’appelle les personnes qui viendront en mission avec moi. J'utilise beaucoup un cahier dans lequel je note systématiquement toutes les activités que j’ai faites et donc tous les aléas qu’il y a eu. Je fais un horodatage, d'une part pour retrouver une note d'information que j'ai faite et, d'autre part, parce qu'on est tenu toutes les semaines à un compte rendu d'activité.
Ainsi je ne suis pas pris au dépourvu face à un aléa ». (Laurent, ingénieur en réseau).

Le cahier de note est un moyen d’évaluer a posteriori les résultats de ses actions, de revenir sur le passé et d’être capable de se projeter dans l’avenir. En étant dans la capitalisation et l’apprentissage à partir de l’expérience et non dans la planification de l’action, Laurent crée ses propres « routines d’improvisation ». Il s’agit de transformer des aléas imprévisibles en routines quotidiennes, ou encore d’élever la contrainte au niveau supérieur de l’organisation afin qu’elle prenne une place aux contours nets dans la distribution générale.

C’est ainsi que, dans notre échantillon, les cadres construisent leur quotidien. Soumis à de fortes contraintes (temps de travail, etc.) ainsi qu’à un environnement changeant et présentant de nouvelles opportunités d’activités, ils ont appris, entre autres dans le cadre de leur travail, à gérer des séquences d’activités complexes. Bien entendu, si cet apprentissage est lié aux conditions d’exercice de l’activité professionnelle, on ne peut nier qu’il se fait aussi tout au long du cycle de vie. Ceux qui parviennent le mieux à répondre aux imprévus sont ceux qui ont acquis un haut degré d’organisation capable de compenser l’aléatoire. Plus le nombre d’activités différentes augmente, plus ils passent de la gestion sur la base d’une trame temporelle constante à la gestion par la programmation souple car ils apprennent à être flexibles. Mais en retour, cette capacité à être souple et réactif, à prendre des décisions rapidement, ne s’improvise pas, elle s’anticipe. L’objet routinisé se décale d’un cran : ce n’est plus la trame temporelle d’ensemble qui est routinisée, mais le mode de gestion des aléas.
Si les programmes d’activités quotidiens sont de plus en plus changeants et variés, il n’en demeure donc pas moins que les routines sont encore présentes et sous des formes variées. « L’improvisation maîtrisée » constitue un aspect du développement des comportements stratégiques des individus qui s’organisent pour faire face à l’urgence.

Les routines conciliatrices : les micros coordinations comme exercice nécessaire pour adapter les programmes quotidiens à tous types d’imprévus.

Pendant longtemps les femmes, massivement au foyer, ont servi d’ « amortisseurs temporels » (Gershuny 2000). Aujourd’hui, même si c’est encore majoritairement sur elles que pèse la responsabilité de la synchronisation et de la gestion quotidienne des rythmes temporels de l’ensemble des membres du foyer familial, la question de la continuité temporelle se pose autrement. Dans la mesure où les programmes d’activités quotidiens sont variés et changeants, la « désorganisation » de l’emploi du temps des uns produit un effet sur celui de l’autre. Chaque individu est soumis aux choix que font les autres, et doit constamment s’adapter aux situations qui résultent de ces choix. Il en ressort que les combinaisons d’ajustement temporel entre vie privée et vie professionnelle deviennent très ouvertes.

Prenons le cas de la prise en charge des enfants qui nécessite de résoudre des problèmes de synchronisation nombreux et complexes et une gestion sur le long, le moyen ou le court terme selon les couples.
Les contraintes liées à la prise en charge des enfants (notamment en bas âge) dans le foyer sont souvent prévisibles. Les journées sont scandées par les passages obligés à l’école ou à la crèche. Le fait de devoir aller chercher ses enfants tous les jours, à la même heure, et au même endroit impose un rythme de vie régulier. Cette activité donne une cohérence à l’emploi du temps au fil des semaines et des mois et crée des points durs dans l’organisation des ménages.
Mais elle n’est pas exclusive d’une adaptation nécessaire à des aléas de plus court terme. Les imprévus en matière de garde d’enfants (enfant malade, risque d’être coincé dans un embouteillage pour récupérer l’enfant chez la nourrice) et les difficultés d’organisation qu’ils supposent, se ressentent particulièrement dans le cas des couples bi-actifs à plein temps, aux non malléables et dans les familles où les actifs travaillent loin de leur domicile.

Ces aléas se distinguent de ce que l’on pourrait appeler « l’improvisation », dans la mesure où on sait d’avance comment les intégrer. Confrontés à agir dans un contexte de plus en plus complexe et incertain, les individus développent des compétences nouvelles. Ils anticipent les principales difficultés qu’ils pourraient rencontrer et les stratégies qui en découlent. On constate une disparité forte entre chaque individu car leurs tactiques pour faire face à l’imprévu sont imaginées à partir de leur outillage technique et social et dépendent de ces derniers.
Un nombre conséquent de couples bi-actifs, aux horaires non modulables, anticipent les futures situations « à problèmes » pour se rassurer et construisent des solutions pour aider à la prise de décision. D’une part, les individus évaluent au préalable leur degré de flexibilité dans le reste des impératifs : par exemple, s’ils peuvent se libérer un temps dans le cadre de leur travail pour gérer un problème privé. Ils négocient et tranchent en fonction de la disponibilité de l’un ou de l’autre conjoint. Un niveau de contrainte qui augmente donne lieu, dans cette situation, à des arrangements routiniers. D’autre part, certains mobilisent les outils mobiles pour introduire le futur, et les incertitudes qu’il suppose, dans les décisions quotidiennes.

Ainsi ils utilisent les TIC à des fins « personnelles » sur le lieu de travail afin de gérer les imprévus. Les « coups de fil » permettent de gérer les emplois du temps de chacun dans l’instant et évitent de se retrouver pris au dépourvu (Le Douarin 2007). Pour être efficace, cette synchronisation automatique et en temps réel doit être anticipée. Par exemple, les membres du couple coordonnent leurs agendas professionnels respectifs, décident qui doit jouer le rôle d’un relais des obligations du quotidien, etc.
« La dernière fois, je téléphone du bureau au gynéco pour prendre rendez-vous. Je le note sur mon agenda papier personnel. Du portable, j’appelle mon mari tout de suite après pour me coordonner et surtout pour savoir s’il est vraiment libre à ce moment pour aller chercher notre fille si jamais il y avait un problème. Et ce rendez-vous j’ai du le décaler parce qu’il travaillait. Mes parents et les siens, on ne se parle plus, donc faut compter que sur nous ». (Olivia, téléconseillère).

On observe, chez certains couples bi-actifs, ne pouvant prévoir leur emploi du temps autrement qu’à court terme, la nécessité de réserver des moments précis et privilégiés au cours desquels ils réalisent les synchronisations. Il est question de « routiniser » les arrangements, de les faire rentrer dans des cadres préétablis. Ces routines ne sont certes plus traditionnelles mais modernes parce qu’elles sont choisies et décidées (Ascher 2006). Mais elles témoignent néanmoins d’un faible degré d’improvisation. Les individus élaborent des arrangements sur le court terme, en effectuant des synchronisations au quotidien ou à la semaine plus qu’à l’année. Si l’organisation de chaque journée fait l’objet de changement au jour le jour, les ménages se synchronisent de façon routinière, instaurant de la sorte une structuration temporelle stable. Nos entretiens confirment les résultats d’une enquête réalisée par Alain Chenu et Francis Godard(3) qui montrent que les couples de cadres sont plutôt synchronisés le matin, prenant plus souvent que les ouvriers leur petit-déjeuner ensemble, et inversement les ouvriers sont plus synchronisés le soir, réunis pour le dîner plus fréquemment que les cadres.
« Le matin est le moment où on se coordonne le plus souvent pour parler de qui ira chercher Yann à l’école. On en profite pour parler des invitations qu’on a chez des amis, savoir comment on s’organise. C’est aussi le moment d’évoquer la question des préparations de week-end ». (Loïc, ingénieur en réseau, et Valérie, fonctionnaire international)

Les couples élaborent des arrangements spécifiques en fonction des « soupapes » qu’ils ont prévues et sur lesquelles ils peuvent compter en cas d’extrême urgence. Il est ici question d’avoir la possibilité ou non de faire appel à un voisin, à un parent pour faire « soupape » en cas d’imprévus et aller chercher leur enfant chez la nourrice. Cet outillage social, conjugué à l’outillage technique, permet un rapport au temps plutôt souple et réactif, sans pour autant induire une improvisation totale. Par exemple, l’un des enquêtés nous explique que le téléphone portable a changé son rapport au temps. Si, en partant du travail, il prenait une marge de temps suffisante pour aller chercher son enfant à l’école afin de faire face à un éventuel embouteillage ou un autre imprévu rencontré sur le trajet, désormais il fait en sorte de partir pour arriver « juste » à l’heure. En cas de retard, il sait qu’il pourra compter sur quelqu’un pour déléguer cette activité. A contrario, les horaires de travail à respecter, ajoutés à l’impossibilité de compter sur une tierce personne en cas d’imprévus entraînent une prise en charge systématique des enfants en fin de journée sur le chemin du retour à la maison. Pour compenser l’absence d’outillage social, l’un des conjoints assure souvent une certaine régularité, base des arrangements du partage des tâches. Il s’agit bien d’anticiper les principales difficultés et de se mettre dans les meilleures conditions pour faciliter les synchronisations quotidiennes.
« A 17h45 j’essaye de ne plus prendre ou passer d'appels, pour pas que ça dure si tu veux. Comme ça à 17h50, 17h52, c'est le temps que je descende, et que je sois à l'école. Je vais la chercher à chaque fois. Je l'emmène, la ramène. Je me fixe 5h45 tous les soirs pour partir, de façon à faire le petit chemin à pied et être sûre d’arriver à l’heure ! ». (Olivia, téléconseillère)

Plus on a de contraintes, plus on apprend à être flexible. Le fait d’être engagé dans des activités multiples, de devoir les assumer, et de s’adapter aux « agitations » de l’environnement sans se laisser désorganiser, conduit à déployer une certaine agilité temporelle. Il ressort de ces stratégies toute l’ambivalence dans l’organisation des programmes d’activités entre l’exigence de disponibilité et de flexibilité à toute épreuve dans la sphère professionnelle (réagir aux modifications imprévues des horaires de travail, répondre à un environnement changeant, etc.) et la nécessité de se resynchroniser.

Conclure

Le temps semble moins préformé qu’avant, et les rythmes plus individualisés et désynchronisés. Il n’en demeure pas moins que le travail du temps par l’individu devient tout à la fois nécessaire et visible. Plutôt que de subir l’éclatement des temporalités, qui entrave la participation à la vie familiale et à la vie publique, les ménages s’efforcent d’adopter un « management du quotidien » et d’ajuster un programme d’activité à toute sortes d’imprévus.
L’individualisation des temporalités augmente les exigences de resynchronisation.
L’analyse de nos entretiens met en avant l’existence de programmes d’activités non pas fondés sur des improvisations en temps réel ou des modulations de courtes durées, mais plutôt sur des organisations routinières, voire sur le choix de solutions stabilisées sur un temps long.

Les stratégies sont complexes et variées pour orchestrer les différentes sphères de la vie quotidienne. Elles sont d’ailleurs corrélées à la nature des combinaisons de contraintes, prises dans la globalité au sein du ménage. On constate en effet, que plus on a de contraintes (horaires peu balisés et très changeants entre autres), plus on a besoin de se synchroniser. La figure la plus caricaturale mais aussi la plus illustrative est celle du couple bi-actif, avec des régimes temporels non cohérents, des horaires de travail changeant fréquemment, et des enfants en bas âge, qui sont obligés, plus que les autres, de se synchroniser. Le couple tente de trouver une organisation stable et de ne pas se laisser déborder par les imprévus.

Notre enquête a permis de montrer deux formes de resynchronisation, faisant émerger de nouvelles routines. Tout d’abord, il ressort qu’aujourd’hui les individus mettent en place des « routines d’improvisation ». La manière de s’adapter à l’urgence est fonction de la nature et de la fréquence à laquelle on se confronte à cette situation et de l’apprentissage de cette expérience. Les cadres apprennent à organiser des séquences d’activités complexes, à gérer les crises avec une certaine agilité : tantôt parce qu’ils doivent faire face à un environnement changeant et présentant de nouvelles opportunités d’activités, tantôt parce qu’ils sont soumis à de fortes contraintes (celles du couple ou de la présence d’enfants en bas âge entre autres, qui viennent rigidifier l’emploi du temps, limitant les possibilités d’improvisation). Ils constituent leur programme d’activités de façon souple et flexible, sans pour autant laisser l’organisation se faire au hasard. L’improvisation en tant que telle n’existe pas, elle est maîtrisée, dirigée, et elle se transforme, à sa manière, en routine.
Ensuite, il ressort qu’aujourd’hui les individus doivent mettre en place des jeux de synchronisation complexes et effectuer des micros coordinations pour assurer la prise en charge des enfants. Il est avéré que la gestion quotidienne des rythmes temporels repose sur chacun des membres du foyer. La capacité à s’organiser pour faire face à l’urgence est fonction de l’outillage technique et social dont ils disposent. On constate que les individus « routinisent » le plus possible les arrangements : par exemple, ils anticipent les principales difficultés et prévoient les moments auxquels réaliser les synchronisations.

Les nouvelles exigences de synchronisation induisent des attitudes temporelles plus ouvertes (réagir aux imprévus, répondre à un environnement changeant). Mais les individus parviennent à être plus souples et plus flexibles, dans la mesure où ils ont mis au point des stratégies d’anticipation, créant ainsi des routines quotidiennes. Tout cela témoigne d’un faible degré d’improvisation dans le registre de l’organisation des activités quotidiennes et d’une forte disparité existante entre chaque individu selon leurs expériences et les contraintes auxquelles ils doivent faire face.



* Article paru dans de Coninck F., Deroubaix J.F, Ville éphémère / Ville durable – Multiplication des formes et des temps urbains, maîtrise des nuisances : nouveaux usages, nouveaux pouvoirs, L’oeil d’or, Paris, 2008.

(1) Le terme de « synchronisation » vient du grec sýn « ensemble » et chrónos « temps » et désigne l'action de coordonner plusieurs opérations entre elles en fonction du temps. Le terme de « resynchronisation » est, quant à lui, utilisé dans ce papier pour mettre l’accent sur le fait que désormais, il revient à l’individu la tâche de gérer son temps par lui-même.
(2) Les couples bi-actifs sont ceux qui ont vu le rapport entre temps de travail salarié et temps destiné aux activités domestiques se transformer le plus radicalement. Pour ces couples, en 1999, moins d’une journée de travail sur deux est concordante, la désynchronisation ayant augmenté de 20% depuis le milieu des années 1980. Chiffres INSEE.
(3) Enquête « Emploi du temps 1998/99 » de l’Insee.
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Fin des routines ou autres routines ? Fin des routines ou autres routines ?
Caroline Guillot
Caroline Guillot, en thèse à l'Ecole Doctorale Ville et Environnement, analyse les nouvelles temporalités et les rythmes urbains. Son texte* décrit les enjeux d’orchestration des différentes sphères de la vie quotidienne face à la désynchronisation des rythmes de chaque individu.
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