Dans cet article publié lors d’un colloque à la Cité Universitaire (2008), l’architecte-urbaniste Julieta Leite* examine les transformations de la perception de l’urbain du fait de la diffusion des TIC dans la sphère quotidienne. Nombre de projets artistiques font ainsi usage des TIC comme révélateurs du sensible de la ville pour concevoir un « espace urbain augmenté ».
Les TIC influencent de fait la façon de percevoir un lieu et multiplient les manières d’appréhender ce lieu, constituant en sus du bâti une architecture virtuelle de la ville. Rendant l’espace à l’imaginaire, les TIC vont jusqu’à offrir de nouveaux cadres et horizons sémantiques à l’invisible.IntroductionLes profonds changements urbains aujourd’hui suscitent une inquiétude sur ses futures formes et celles de la vie sociale (Augé, 1992 ; Acher, 2004 ; Mongin, 2005 ; Secchi, 2006 ; Hénnarf, 2008). Plusieurs domaines de la pensée contemporaine cherchent donc à comprendre la ville, en considérant sa matérialité physique et sa dimension symbolique, la sensibilité de l’expérience. L’urbanisme ne constitue qu’une discipline parmi d’autres, avec l’architecture, la sociologie, l’anthropologie, la géographie, les sciences de la communication et de l’information, les sciences de l’espace et de l’homme. Aujourd’hui il ne faut plus seulement calculer la ville, mais savoir la voir, l’écouter, la comprendre. Il nous faut une appréhension sensible de la ville, selon Pierre Sansot (1973), vers la
Poétique de la ville, le dévoilement de l’expérience sensible des espaces urbains, la rencontre des lieux.
Mais qu’est-ce que l’expérience de l’espace ? Selon le géographe Yi-Fu Tuan (1977), l’expérience comprend trois moments principaux : la
sensation, la
perception et la
conception. Ces moments oscillent entre l’
émotion et la
pensée de l’individu et ont comme médiation le corps, les objets, le mouvement et le temps. L’expérience de l’espace comprend ainsi les sensations (les odeurs, les textures, les sons) ; la perception visuelle, par rapport aux objets et au mouvement du corps dans l’espace (dedans, dehors, grand, petit, étroit, clair, obscur, lointain, proche) ; et la conception, ce qui d’une certaine manière organise une représentation de l’espace par l’appréhension mentale, quand l’
expérience se résume par
connaissance.
La conception de l’espace est généralement liée à sa géométrie – formes et dimensions – et aux relations existantes entre les objets. Mais la conception comprend aussi des qualités et valeurs attribuées à l’espace. Dans ce cas, l’espace gagne en définition et en signification ou, selon Pierre Sansot, l’expérience permet de constituer un processus de connaissance de l’espace en le transformant en
lieu.
« Depuis un autre lieu » : mais quel lieu ? La ville d’aujourd’hui acquiert une expression plus complexe, fragmentée, fractale, ‘multifacettée’, polyphonique. Son caractère change par sa structure physique et symbolique, ses formes d’expérience et d’appropriation collectives. De nouveaux espaces, fonctionnels et esthétiques, sont élaborés pour que la ville puisse mieux correspondre aux dynamiques urbaines actuelles du point de vue socioculturel et politico-économique. Les lieux se multiplient par les façons de les percevoir, et la diffusion des technologies d’information et de communication a beaucoup contribué à ce processus.
Quelles sont nos expériences urbaines d’aujourd’hui ? Pour approfondir cette question, voyons l’exemple de la connexion au réseau local sans fil ou
wi-fi. Installée dans les espaces publics, cette connexion vient à caractériser une nouvelle forme d’appropriation de l'espace : en même temps qu'elle donne un nouveau sens au caractère public de ces espaces, elle redéfinit ses dimensions en fonction de la surface de couverture du réseau.
Un phénomène qui a beaucoup contribué à l’établissement des relations entre l’espace physique et l’espace virtuel est l’informatique ubiquitaire, avec la technologie mobile. Au-delà des ordinateurs portables, l’information et la communication numériques participent chaque fois plus de notre quotidien et de nos
ambiants (espaces) physiques à travers des bornes d’information, des panneaux numériques, des outils comme le téléphone mobile, le GPS, le PDA, des puces diverses et, de façon invisible, par les réseaux de connexion sans fil. De ce fait, l'appareillage technologique concernant son usage participe à nos décisions quotidiennes et font aussi partie de nouvelles stratégies urbanistiques, artistiques et économiques.
Du point de vue économique, on peut considérer que toutes les villes sont aujourd’hui, d’une façon ou d'une autre, affectées par une interdépendance globale en ce qui concerne les informations, la consommation de biens et de services (Bauman, 2001 ; Sasken, 2001) et le réseau technologique y a beaucoup contribué. L’ubiquité de l’information peut aussi construire une
ville pervasive(1), où la massification des objets numériques dans le quotidien permet l’invasion de la publicité et la divulgation des donnés qui, jusqu’ici, faisaient partie de la ‘vie privée’.
L’architecture de la ville, le réseau virtuel et les dynamiques sociales paraissent se fondre pour élaborer de nouvelles configurations de l’espace urbain. L’informatique et l’augmentation de la capacité des processeurs ont aussi permis de mieux calculer la ville : faire des expériences avec des modèles 3D, systématiser et intégrer le fonctionnement des réseaux urbains, représenter et voir la ville autrement. Mais les technologies numériques ont également changé la façon de
sentir,
percevoir et
concevoir les espaces. L’information et la communication numériques contribuent aussi avec l’
expérience et la
connaissance des espaces, à les rendre autrement sensibles, en leur ajoutant d’autres valeurs et en les transformant en lieux, vers l’ampliation des dimensions sensibles de l’espace urbain.
‘Anthologie’ de l’espace augmentéL’idée d’espace urbain augmenté est le résultat de la combinaison des
(in)formations spatiales avec la
forme urbaine, l’interaction du réseau numérique avec l’infrastructure urbaine. Selon Aurigi et De Cindio (2008) « dans la ville augmentée, les espaces ‘physiques’ et ‘virtuels’ ne sont plus deux dimensions séparées, mais parties d’un continuum dans le tout ».
Lev Manovich présente
, dans The poetics of augmented space (
2004), une conception d’espace augmenté basée sur l’addition d’informations à l’environnement physique, un variant de la ‘réalité augmentée’. Par contre, dans l’approche sensible de l’espace, il est important de faire la distinction entre ‘espace augmenté’ et ‘réalité augmentée’, même si l’un et l’autre proposent une combinaison du ‘réel’ et du ‘virtuel’. La réalité augmentée est seulement une
représentation visuelle dont des objets virtuels en 3D sont intégrés à l’environnement réel et en temps réel. Dans la réalité augmentée nous voyons simplement les structures de l’espace physique avec une composition d’objets virtuels, superposées.
L’architecte et théoricien de l’architecture Robert Venturi parle également de l’espace augmenté dans son livre
Architecture as signs and systems (2004). Venturi soutient l’idée que l’architecture de l’Age de l’Information doit servir à la communication iconographique, par l’utilisation d’icônes et de symboles. L’architecture plutôt comme signe que comme espace. Mais cette architecture confère-t-elle une atmosphère unique, une identité à l’espace ? En réalité, les icônes enrichissent l’architecture du point de vue de la perception visuelle - en résonnance avec nos pensées et imaginaires postmodernes - mais l’expérience spatiale, comme sensation et comme conception ne s'en trouve pas enrichie pour autant.
Pratiques de l’espace augmenté Face à la diffusion des outils technologiques qui font la médiation entre le contenu informationnel numérique et l’expérience urbaine, on pourrait envisager une appréhension de la ville contemporaine allant vers une nouvelle
imagibilité(2) de l’espace. L'expérience comme connaissance, augmentée par de nouvelles possibilités de voir, d’entendre, et de se repérer dans l’espace, et par des nouvelles formes l’appréhension symbolique, collective et imaginaire de la ville. Le contenu informationnel augmente et complexifie l’expérience de l’espace, qui devient augmenté dans sa couche culturelle d’information, plus dense, et dans la construction de liens sociaux, plus intense. L’augmentation correspond aussi à l’élargissement du potentiel de l’espace à promouvoir des processus et des relations propres à la ville, liés à l’
identité, la
structuration et la
signification de l’espace. L’
identité qui confère l’unicité et la particularité, la
structuration des relations des objets avec l’observateur et d’autres objets, et la
signification émotive ou pratique des espaces (Lynch, 1969).
Voyons ensuite comment ces considération font ‘image’ à travers quelques projets qui proposent l’utilisation des technologies d’information et de communication contemporaines pour révéler ou enregistrer des dynamiques, traces de vie, dans la ville. Les explorations artistiques ont bien réussi dans cette démarche vers l’amplification des dimensions de l’espace urbain. Ouverts à de nouvelles pratiques et expériences sensibles de la ville, les exemples et expériences d’usage des technologies dans l’espace urbain proposent de nouvelles formes de temporalité et de présence corporelle, parfois une redéfinition de l’extension de l’espace, à de nouveaux moyens de penser et de construire la ville.
L’une des premières explorations artistiques, datée de 2002, est le projet
Amsterdam Real Time(3) d’Esther Polak, qui a utilisé la cartographie GPS à l’échelle urbaine. L’idée principale est que les habitants d’Amsterdam ont une carte invisible dans leur imaginaire, selon laquelle ils prennent leurs décisions quotidiennes. Le projet a essayé de visualiser ces cartes mentales à travers la mobilité des citoyens dans la ville. Les personnes faisant partie du projet ont porté, pendant deux mois, un dispositif GPS qui enregistrait leurs mouvements. Le résultat est une cartographie construite à partir des expériences personnelles dessinées comme lignes qui ne sont pas que des rues ni des maisons mais l’indication des mouvements purs des gens. Après avoir comparé plusieurs dessins de différentes personnes
, l’artiste a pu observer qu'il était possible de dessiner des cartes individuelles de la ville et observer, par ces cartes, les significats du transport, de la localisation de l’habitat, du lieu de travail et d’autres activités qui déterminent des ‘traces de vie’ dans la ville. Un cycliste produit des routes préférentielles complètement différentes d’un conducteur de voiture, par exemple. Ce projet permet ainsi de mélanger les représentations vécues avec la réalité perceptive, et laisse émerger des chorégraphies corporelles qui font parler les lieux urbains.
Autre projet artistique qui explore également la cartographie des pratiques sociales de l’espace urbain :
East Paris Emotional Map(4), de Christian Nold, exposé à la Galerie Ars Longa en 2008. Une carte émotionnelle de l’Ouest de Paris a été construite dans une période de 2 jours avec 18 personnes qui ont exploré le 11ème arrondissement avec des capteurs de pulsations reliés à un GPS et à un PDA. Cet outil mesurait l’excitation de chaque participant en relation à sa localisation géographique dans la ville. Sur la carte, les lignes indiquent les parcours réalisés à pied et les régions en rouge indiquent des lieux de grande excitation émotionnelle. L’excitation n’est pas nécessairement positive ou négative, mais plutôt révélatrice. Les points indiquent où les participants ont ajouté une description d’événements et de sensations qui ont causé des réactions émotionnelles pendant leurs parcours. Le résultat est l’image d’une association de personnes, d’événements et de lieux, ainsi que la façon complexe dont ils sont intégrés, selon l’artiste un espace d’événement continu et d’interactions fluctuantes.
Des groupes de recherches universitaires font aussi des expérimentations qui peuvent illustrer les cheminements et futures applications des nouvelles technologies vers les dynamiques socio-spatiales, comme les travaux du MIT – Massachusetts Institute of Technology.
Rome Real Time(5) est un projet de ces projets, né dans le laboratoire
SENSEable City Lab et exposé à la Biennale d’Architecture de Venise en 2006. Ce projet réunit des données de mobilité des personnes, des autobus et des taxis à Rome par la visualisation des pulsations d’usage du téléphone portable. La finalité est de synthétiser des données des divers réseaux en temps réel pour comprendre les traces (visibles et invisibles) du quotidien de Rome. Ces traces du réseau d’information et de communication sont rendus visibles, aussi que des trames des mouvements des gens et du système de transport, de l’usage social de l’espace des rues et du quartier. Ce qui permet, par exemple, de comprendre comment les quartiers sont occupés pendant les divers moments de la journée ; comment l’offre d’autobus et de taxis se distribue par rapport à la densité des personnes, touristes et habitants dans la ville ; comment les personnes occupent et circulent à travers certaines parties de la ville pendant des événements spéciaux.
Enfin, les trois derniers projets présentent l’utilisation des nouvelles technologies au-delà des explorations cartographiques, par des dispositifs plus interactifs dans le milieu urbain. Le projet
e-Lens (Manresa - Espagne, 2005) développé par le
MediaLab propose des nouveaux critères de cartographie urbaine par l’usage des
tags numériques - des codes contenus numériques. Ces tags contiennent des informations sur l’environnement physique et sont lus par des objets spécifiques, comme le téléphone portable ou le PDA avec appareil photo et connexion internet. Par l’usage des tags ce projet propose de créer des parcours thématiques et interactifs suivant les espaces physiques de la ville. Il permet aussi d’établir des réseaux sociaux selon les intérêts personnels par rapport aux espaces et de promouvoir la communication entre les institutions et les citoyens. Cette nouvelle façon de marquer et de cartographier la ville met en valeur les lieux, en les rendant culturellement et socialement plus puissants. Les tags impriment aussi des significats aux espaces par la promotion des nouvelles pratiques et appropriations collectives.
Le projet
Smart Lines Interactive bus stop (Paris, 2006) illustre l’application des technologies numériques pour donner un nouvel usage et d’autres significations aux équipements de transport public. Le projet a été développé pour le
MediaLab pour répondre à une demande de la RATP. Le but est de promouvoir de nouvelles formes d’occupation et d’interaction des espaces au cours de la mobilité. La solution consiste à installer des panneaux informatifs à l’intérieur et à l’extérieur de la station de bus. A l’intérieur, le voyageur peut capturer, à l’aide d’un outil portable comme le téléphone, des informations affichées sur l’itinéraire du bus, les horaires, ainsi que des informations de la presse et des habitants de la localité, comme par exemple des petites annonces. A l’extérieur, l’arrêt de bus a été conçu comme un ‘jardin urbain’, changeant par rapport aux données captées de l’environnement et de la communauté qui l'utilise. Les arrêts de bus deviennent un point d’information et d’orientation sur les systèmes de transport, gagnent une image esthétique différente et deviennent des points de repères pour la communauté de voisinage dans le paysage urbain.
Le dernier projet, le
CityWall (2008), été développé par le laboratoire d’Interaction Ubiquiste de l’Institut pour la Technologie d’Information et Multitouch d’Helsinki. Il prend la forme d'un grand écran interactif, tactile, installé dans une place au centre-ville d’Helsinki. Avec une interface collaborative et interactive, cet écran peut être activé par plusieurs personnes à la fois. Le « mur électronique » c’est un mur augmenté par des images, vidéos, commentaires et discussions sur la ville et les habitants d’Helsinki, qui participent directement en manipulant le mur ou à travers une page Flickr. Le
CityWall permet de télécharger des photos et des vidéos Flickr ou YouTube et d'envoyer des commentaires par SMS. Ce projet cherche à trouver les bénéfices et contributions que l’usage du dispositif tactile de communication peut apporter à l’intérieur d’une communauté. Le
CityWall peut être vu comme un nouveau média urbain de communication publique et interactive qui peut devenir un outil de service, de proximité et de lien social. Ce média hybride peut aussi être un moyen de rendre visible et sensible les dynamiques sociales virtuelles, révéler les liens "hyperlocaux" en favorisant l'accès aux ressources de la ville et aussi par la promotion de l'échange.
ConclusionDu point de vue épistémologique, la diffusion de l’usage des technologies d’information et de communication dans la ville a permis de nouvelles perceptions du paysage urbain. L’architecte et géographe Pascal Amphoux, professeur à l’Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Nantes, affirme même que les nouvelles technologies donnent de nouveaux cadres et horizons sémantiques à l'invisible, l’imaginaire. ‘Augmenter’ la ville c’est aussi une nouvelle façon de réfléchir, de se poser des questions et de construire des représentations pour ainsi créer de nouvelles "réalités", espaces hybrides qui mélangent aussi les représentations imaginaires et la réalité perceptive.
Nous avons ici proposé une façon de réfléchir sur la notion d’espace augmenté par l’approche de l’expérience sensible, comme un phénomène urbain et collectif. L’espace augmenté proportionne des nouveaux défis mais aussi des opportunités pour beaucoup d’architectes et urbanistes : re-penser leurs pratiques, sans être soumis aux dynamiques du marché dont les intérêts modifient la perception esthétique et l’appréhension affective du lieu. Il est donc essentiel de voir ce type d’espace comme un sujet conceptuel plutôt qu’une fin technologique.
Les lieux augmentés constituent donc de potentielles structures pour l’actualisation de l’expérience collective et peuvent servir à la fonction identitaire et à l’imaginaire de la ville. Il en résulte que ces lieux peuvent être mieux valorisés sur un plan subjectif car ils permettent l’actualisation et la réactivation des souvenirs qui rendent l’espace à l’imaginaire. Augmente aussi la participation citoyenne, la gestion de la connaissance, du partage de la mémoire collective. Elle peut nous aider à réveiller le débat public et la participation, à favoriser la rencontre et le regroupement des tribus, à donner un nouvel aspect esthétique à la ville et à laisser les pratiques et expériences corporelles construire des lieux.
- De l’anglais, pervasive, qui renvoie à l'omniprésence des réseaux numériques où les objets communicants se reconnaissent et se localisent automatiquement entre eux.
- Terme emprunté à Kevin Lynch dans L’image de la ville (1969).
- http://realtime.waag.org/
- http://paris.emotionmap.net/
- http://senseable.mit.edu/realtimerome/
* Architecte et urbaniste // Université Fédérale de Pernambouc (Brésil) et Faculté d’Architecture de l’Université du Porto (Portugal), doctorante en Sociologie à l’Université Paris Descartes.