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La carte : une lecture spatiale des contenus numériques géolocalisés
Entretien

BORIS BEAUDE

date de publication : 14/09/2009
Chercheur au sein du laboratoire Chôros de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne et maître de conférence à Sciences Po Paris, Boris Beaude analyse les stratégies développées par les individus pour que les distances spatiales ne soient plus synonymes d’obstacles. La cartographie géolocalisée fait émerger de nouvelles représentations et de nouveaux usages du territoire en situation de mobilité.
Grâce aux TIC, la carte est devenue interactive et s’adapte désormais au contexte spatial de l’usager. Elle est pourvoyeuse de nouvelles intentionnalités et propose à l’individu en mobilité une information géolocalisée. Les contenus diffusés sont toutefois tributaires des acteurs qui les créent et de l’extrême parcellisation de l’offre de services notamment.

Lalie Nicolas : Est-ce que la consultation de contenus localisés (en lien avec un territoire précis) peut donner lieu à la création de nouvelles cartographies ?

Toutes les cartes présentent des contenus localisés. La mappemonde de Hereford, au XIIIe siècle, cherchait déjà à rendre visible l’ordonnancement du monde à des échelles qui débordent celle de notre perception visuelle. Longtemps, nous œuvrâmes à rendre les cartes plus précises. Les techniques de localisation étant de plus en plus fiables, les cartes le furent tout autant.
La normalisation des informations relatives à la localisation, avec la longitude et la latitude, a considérablement simplifié le positionnement des réalités les unes par rapport aux autres, quelle que soit la projection utilisée. La sphéricité de la Terre et son immense étendue furent en effet de remarquables obstacles à la réalisation des cartes. Dès lors, les cartes n’eurent de limites que celles de leurs concepteurs. Toutes réalités situées pouvaient être représentées selon des conventions qui en assuraient une lecture relativement précise. Produire des représentations de notre altérité spatiale et s’informer sur notre environnement, c’est aussi en avoir une maîtrise accrue.

Ces dernières années, la carte a connu deux innovations importantes qui ont peu à voir avec cette quête de la précision des analogies (la position relative de deux réalités). Le premier renouveau de la carte tient essentiellement à sa numérisation, à sa télécommunication et par continuité à son affranchissement de l’impression. La carte y doit de nombreuses propriétés inédites. Le coût de sa diffusion spatiale est considérablement réduit, son contenu peut être automatisé, mis à jour régulièrement, interactif et animé. Devenue interactive, la carte permet à son lecteur d’en être aussi le coproducteur, lorsqu’il contribue à l’élaboration du fond (OpenStreetMap) ou, ce qui est plus fréquent, à la qualification ou à la création de son contenu (Qype, dismoioù, Loopt, Yelp, Wikimapia...). Le second renouveau, nettement plus récent, est dû à la possibilité croissante de localiser facilement les individus dans le cadre même de leur mobilité. La mobilité étant une pratique particulièrement exigeante en information spatiale, la convergence des propriétés numériques de la carte et de celles de la géolocalisation y trouve une opportunité remarquable d’exprimer son potentiel, en pouvant adapter la carte au contexte spatial de son usager. La carte, mais aussi les nombreux services qui reposent sur de l’information spatiale y trouvent un renouveau considérable, tant ce contexte, puisqu’il est précisément celui de l’action, a une haute valeur heuristique qui peut être déterminante lorsqu’elle est utilisée efficacement.

 

Ces multiples innovations rencontrent néanmoins de nombreux obstacles qui rendent difficile leur généralisation. La localisation, en elle-même, n’est toujours pas aisée. En particulier, le GPS n’est pas adapté aux espaces urbains denses (difficulté à capter le signal) et aux besoins des piétons, qui attendent généralement une précision supérieure à celle des automobilistes. Aussi, les technologies de localisation sont inégalement acceptées, de nombreux individus, particulièrement en France, les trouvant trop intrusives et irrespectueuses de leur vie privée. Les dispositifs et les services, pour être adoptés, doivent permettre de gérer facilement la déconnexion et plus encore la possibilité de mentir sur sa propre localisation, seul moyen de résister réellement à la pression de la transparence ou du soupçon inhérent aux pratiques de déconnexion. Au même titre que pour Internet dans son ensemble, mieux vaut apprendre à être libre des modalités de sa connexion que d’être libre de se déconnecter.

Une fois ces deux obstacles surmontés (la localisation avec des technologies complémentaires - a-GPS, Wi-Fi et Cell-ID - et son acceptation avec la souplesse des usages) le plus difficile reste à faire : proposer des services et des informations géolocalisés de qualité. La propension de nombreux acteurs (privés et publics) à conserver précieusement des données est une limite évidente au développement d’une offre riche et diversifiée. La multiplication des services qui proposent aux usagers de développer eux-mêmes du contenu localisé ouvre des perspectives intéressantes, bien que celles-ci rencontrent un obstacle comparable : l’absence d’interconnexion des services. Cette tendance crée une expérience décevante pour les usagers, qui ont le sentiment de produire des informations qui ne leur appartiennent pas et qu’ils ne peuvent pas utiliser sur un autre service. La multiplication des services et leur usage souvent médiocre de la carte, sont en cela les obstacles les plus importants à l’adoption réelle de la géolocalisation. Chaque service, trop parcellaire, offre une expérience trop limitée pour être vraiment convaincante. C’est le cas des sites de coqualification de l’espace, mais surtout des réseaux sociaux localisés.

LN : Comment voyez-vous le rôle de la carte dans la consultation de contenus localisés ?

Bien que relativement peu utilisée, la carte joue pourtant un rôle essentiel à l’appréhension de l’espace. La situation relative de différentes réalités spatiales est très difficilement lisible sous la forme d’une liste ou d’un tableau. C’est pourquoi les informations spatiales gagnent généralement à être représentées spatialement. La carte apporte une lecture spatiale à un problème spatial : la localisation.

Le rôle de la carte ne se résume néanmoins pas à une simple représentation spatiale de l’information. La carte accroît notre potentiel d’action en créant des analogies entre nos représentations de l’espace et l’espace de nos représentations, entre nos intentions spatiales et l’espace de nos intentions. Parce qu’elle peut nous surprendre et susciter le désir, la carte est pourvoyeuses de nouvelles intentionnalités qui trouvent par la carte l’espace de leur expression.
Pour comprendre l’enjeu de la carte, il est indispensable de prendre la mesure de celui des représentations. Lorsque l’on agit, nous sommes très largement tributaires des représentations que nous avons du contexte de l’action. Pour se soigner, acheter une veste, rencontrer un ami, faire un bon repas, voire un film, écouter de la musique, travailler, être en sécurité ou faire du sport, nous avons une représentation des espaces correspondants, sur lesquels nous projetons notre action avant de la rendre effective. Ces représentations sont essentiellement construites par notre expérience et par les représentations de l’espace véhiculé par des médias, dont la carte. En cela, la carte n’est pas indispensable. Elle ne fait que compléter une multitude d’autres représentations mobilisées dans le cadre de l’action.

En revanche, en donnant à voir ce qui est situé, la carte augmente considérablement le potentiel d’interaction sociale de l’espace représenté. Depuis peu, avec le développement des services de géolocalisation pédestre, la carte est non seulement l’allié des routes de campagne, mais aussi de la ville. La ville offre un potentiel de contact remarquable qui ne demande qu’à s’exprimer. La carte répond parfaitement à cet objectif en réduisant la distance cognitive entre la multitude des réalités ainsi rassemblées. Plus la ville est dense et diverse, plus la carte représente un enjeu important ! En rendant lisibles les possibles, elle permet à la ville d’être plus effective, d’être plus efficiente.

LN : Est-ce que les contenus localisés permettent la création de communautés, elles aussi localisées dans un territoire donné ?

Les contenus localisés participent des logiques communautaires, en assignant symboliquement à résidence, en valorisant les ressemblances et les dissemblances et en soulignant les logiques de proximité et d’identité spatiale. Les communautés spatiales sont inévitablement tributaires de l’espace dont elles se réclament. Elles se reconnaissent de cet espace, qu’elles habitent de leurs pratiques quotidiennes. En habitant l’espace, l’identité se construit et recouvre des enjeux croissants à mesure qu’un espace particulier devient une condition existentielle de la communauté. Néanmoins, les logiques communautaires et plus généralement les logiques identitaires qui se revendiquent d’un ensemble particulier qui se distingue d’un tout plus général sont relativement complexes. Les individus se revendiquent d’identités multiples, tant culturelles que territoriales, gérant parfois des contradictions selon des modalités originales qui, hors de logiques communautaires, contribuent à la singularité des individus. Aussi, avec l’urbanisation croissante de l’humanité, la proximité n’est plus garante de l’identité commune. Les logiques réticulaires autorisent à gérer des affinités selon des étendues spatiales telles qu’il n’est pas utile de se reconnaître de son voisinage immédiat. Le développement important des moyens de transport et de transmission participe du développement de logiques communautaires qui ne sont que marginalement spatiales. Cette liberté accrue ne doit cependant pas faire illusion, dès lors que nos corps restent totalement engagés dans des territoires, dont les modalités de fonctionnement et les virtualités restent largement tributaires de ceux qui les habitent.

La convergence des technologies de l’information et des technologies de géolocalisation offre en cela une opportunité inédite de mieux gérer le couple proximité/affinité. L’offre de services adaptés devrait permettre le développement plus efficace des affinités de proximité et une meilleure appréhension du voisinage, au sens large. Avoir une meilleure représentation de ce qui est à notre portée spatiale et de l’expérience qu’en ont d’autres individus, c’est aussi augmenter les virtualités de l’espace. Une plus grande pratique de l’espace de proximité, c’est aussi plus d’espace en commun, mais selon des affinités plus électives. Probablement n’est-il pas nécessaire de rechercher plus de communauté, mais sans doute est-il essentiel de rechercher plus de commun. En prenant réellement en compte la multiplicité des individus, les services de géolocalisation ont l’opportunité de participer à ce renouveau territorial. Encore faut-il que l’information localisée soit riche, potentiellement coproduite ou coqualifiée par ses usagers et que ces derniers gardent le contrôle de ce qu’ils produisent et partagent. C’est en prenant au sérieux l’individualité de chaque usager que des services communs de qualité pourront se développer.

LN : Ces contenus sont-ils appréhendés par l’utilisateur comme point isolé ? ou bien ils permettent de déterminer un espace physique entre deux ou plusieurs points ?

Cela dépend du service proposé, de sa capacité à prendre en compte l’utilisateur et ses besoins. Souvent, ce sont les services qui se limitent à la localisation de « points isolés », parce que c’est plus simple techniquement. Au mieux, ils proposent des itinéraires. À présent, il faut développer la surface et autoriser les utilisateurs à qualifier plus librement les espaces qu’ils habitent (rue, quartier, place, immeuble, parc, parcours, point de vue, vue…) et à être pleinement des coproducteurs de la carte. La logique du point isolé, symbolisé par les « sucettes » de Google Map, est un obstacle sérieux au développement efficace de l’information localisée. L’offre existe (My Maps de Google par exemple), mais elle est très peu utilisée car peu intégrée aux services de géolocalisation. L’espace habité est certes fait de points, mais il est surtout fait de surfaces, de limites et de parcours. Aussi, les localisations et les limites peuvent être floues, indépendamment des contraintes techniques de géolocalisation. Le Marais, à Paris, est un quartier dont les contours ne sont pas clairement délimités. Il dépend de l’expérience de ceux qui le parcourent, dont la perception différera selon la pratique qu’ils en ont. Prendre au sérieux cette diversité, c’est ajouter à l’information spatiale ce supplément d’âme qui fait de l’espace un contexte particulier de l’existence. Les incertitudes des individus quant à la délimitation d’un espace ne doivent pas être seulement considérées comme un risque d’erreur, mais comme une propriété de cet espace. En ne prenant pas en compte les surfaces, précises ou non, les contenus localisés risquent de se réduire aux PagesJaunes projetées sur une carte. Ne pas prendre en compte les surfaces, finalement, c’est renoncer à une des propriétés fondamentales du territoire : la continuité. Il convient de ne pas oublier que les limites sont arbitraires et que les points sont mathématiques. L’espace habité, lui, a besoin de surfaces, pour que les informations localisées soient à l’image de la richesse des espaces habités.
Boris Beaude
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BORIS BEAUDE
date de publication : 14/09/2009
Chercheur au sein du laboratoire Chôros de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne et maître de conférence à Sciences Po Paris, Boris Beaude analyse les stratégies développées par les individus pour que les distances spatiales ne soient plus synonymes d’obstacles. La cartographie géolocalisée fait émerger de nouvelles représentations et de nouveaux usages du territoire en situation de mobilité.
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