Les médias subissent une profonde modification avec l’avènement de la mobilité, devenant fluides et éclatés en d’innombrables objets. Face à ce constat, le sociologue Bruno Marzloff démontre que la confusion grandissante du mobile-objet et du mobile-homme engendre une externalisation de la mémoire de l’individu vers l’objet, procédant ainsi à l’émergence de nouvelles intelligences.
Sous l’impact de la mobilité, les systèmes cognitifs ne cessent d'évoluer et de transformer nos rapports au monde. Face à l’abondance et à la fluidité des contenus, la mémoire ne nécessite plus de relever du sujet, elle passe alors dans l’objet. Par les multiples applications qu’il rassemble, le mobile devient en quelque sorte un lieu majeur de concordance des mémoires, espace de synchronisation permanente. Un nouveau marché des mémoires se met ainsi en place.Bruno Marzloff, sociologue, travaille sur les problématiques des mobilités depuis vingt ans. Il a impulsé le Groupe Chronos en 1998, un cabinet d'études sociologiques et de conseil en innovation qui observe, interroge et analyse l'évolution et les enjeux des mobilités. Il conduit depuis 2004 une étude avec TNS, "Mobile Inside" sur la caractérisation des mobilités des individus. Il est copilote du programme Ville 2.0 avec la Fing. Son dernier ouvrage : "Le 5e écran" (FYP Editions). Les mémoires du mobile // 1ère partieA la clarté brutale des masse-médias d'hier, à leur classification commode (presse, télévision, radio, etc.), à leur fonctionnement univoque, à leur modèle "industriel", répondent aujourd'hui deux déflagrations dont la complexité est à la mesure de leur puissance : celle des médias éclatés en d'innombrables objets et celle des contenus désagrégés en flux également innombrables, tous reliés de liens en lieux dans un maillage qui ne cesse de se densifier. Entre les deux, une énième mutation du système cognitif de l'homme, une nouvelle délégation par l'homme de sa mémoire aux signes et aux objets et l'émergence de nouvelles "intelligences". Devenus "mémoires", les contenus étendent leur domaine, se désagrègent et interrogent les modèles. Autant de raisons de soulever des questions : la concentration des mémoires aux mains des nouveaux médias, leur dissémination dans les "objets bavards" (l’internet des objets), leur enrichissement et enfin leur gravitation vers le téléphone mobile ; la confusion du mobile-objet et du mobile-homme est maintenant là.
Savez-vous ce que signifie le mot "média" aujourd'hui ?L'affaire n'est pas simple, elle est diversement commentée et entendue. La société s'est tant transformée qu'elle ne reconnaît pas ses médias, qu'elle ne les comprend pas, voire qu'elle récuse le terme même.
Chris Anderson (1), éditeur de la revue Wired et héraut de la provocation s’exprime ainsi : «
Je n'utilise pas le mot ‘média’. Je n'utilise pas le mot 'news'. Je ne pense pas que ces mots aient encore un sens. Aujourd'hui, ils sont plutôt des obstacles. Ils nous encombrent comme une carriole sans chevaux ». Le contenu ? Basculant dans le numérique, il est tellement présent, "réel", diffus qu'il se transforme en flux pour assurer sa propagation, consolider sa dissémination et enrichir son sens. Pour
Michel Levy Provençal (2), auteur de la vidéo
Is the web dead ? (3) «
[…] le contenu est pleinement diffusé. Partout, instantanément, avec Twitter, Facebook, les systèmes de conversation et les plateformes de microblogging. Le flux est la prochaine étape de l’évolution d’Internet ». Logique ! Le contenu devient cinétique et l'objet mobile en assure la synchronisation active, d'où la notion de
flux.Pour
Tim O’Reilly et John Battelle (4), «
le média, c'est le web ; le web, c'est nous ; le web, c'est la galaxie des supports de conversations et sa puissance se construit de manière exponentielle ». Au centre de ce que nous appelons
le 5e écran (5), se façonne un mobile qui cristallise la puissance média.
De l'écriture à l'imprimerie, du télégraphe au téléphone, de la radio au web, du mobile à l'internet des objets, les systèmes cognitifs ne cessent d'évoluer et de transformer nos rapports au monde. Les différents impacts des médias sont en débat depuis Socrate, qui dit à Platon, «
Vous perdez la mémoire » à propos de l'écriture qui supplante la parole transmise. Le débat se poursuit avec Nicolas Carr qui, jetant un ½il perplexe sur ses années de pratiques du
média universel, le net, se demande "
Est-ce que Google nous rend idiot ?" (6) et s'interroge sur les transformations de nos intelligences. Nous sommes aussi dans une mutation de nos rapport aux "contenus", donc
de facto aux objets qui les mémorisent et les médiatisent, donc en fait aux
mémoires externalisées. Quels sont les impacts des machines, des formats, des supports, des "
objets bavards" aussi ? Les contenus ne changent-ils pas de sens en même temps que les médias qui les captent, les acheminent, les contiennent, les restituent ? Et en même temps surtout que les hommes qui les activent ?
Michel Serres (7) rappelle que «
La mémoire n’est plus dans le sujet, elle est dans l’objet. Vous n’avez plus aucune mémoire, mais vous avez à votre disposition toute la mémoire du monde. » Les objets-médias de ces mémoires se disséminent à la mesure des réseaux qui les transportent, des intelligences qui les traitent et des écrans qui les restituent. Nous héritons d'une mémoire en rhizome, exacerbée par la démultiplication infinie de "conversations" et par l'enrichissement de leurs stocks. Nos conduites jouent des opportunités accessibles à l'écran. Comme «
nous ne pouvons pas savoir ce que nous avons besoin de savoir, il faut donc un grand stock de savoirs non programmés » (Bruce Sterling
, Objets bavards, la préface de Daniel Kaplan (8)). Nous nous déchargeons des "
fardeaux cognitifs" pour n'avoir plus qu'à accéder à des "
notes d'information", qui se proposent à nous ou que nous sollicitons à la demande.
C'est en rendant ces mémoires incontournables que les nouveaux éditeurs se créent un marché gigantesque dont nous ne voyons que les ombres. Si l’on chausse ses lunettes pour lire le jeu médias-contenus d'aujourd'hui, alors Google est sans conteste un éditeur, ses services de mémoires externes recèlent une infinité de contenus. Ce sont bien ses algorithmes qui les sélectionnent, ce sont bien ses applications qui les affichent à l'écran et ce sont bien ses services qui les commercialisent, directement ou indirectement. Ses inter
médiations sont incontestables. Apple vend des mémoires d'un autre ordre, ou plus précisément des accès mémoire. Le milliard d'applications diffusées en un an via l'app store (9) augure d'un marché média extraordinaire. Ces exemples ne sont que les prémices d'une recomposition radicale du marché des médias.
Dans
l'entretien donné il y a 50 ans à Playboy (10), Marshall Mac Luhan rappelle que «
sa définition d’un média est assez large, elle va de l’ordinateur aux vêtements » (déjà des
média-objets). Un média, ajoute t-il, c'est «
l'extension de notre corps et de nos sens ». Les humains, dotés d'extensions aux granularités croissantes, deviennent des centres de traitement de mémoires sollicitées à la demande et servies par des «
nuages » (11). On finit par l'admettre avec le mobile dont on notera qu'il perd progressivement son préfixe "téléphone" en même temps qu'
il développe la part des fonctions intelligentes (12).
Le mobile, dans sa version "intelligente", ne vaut que par le système qu'il active. Ce mobile dialogue avec une galaxie d'autres supports qui, justement, définissent le périmètre média comme une zone de "conversations" de plus en plus large et intense. La figure des masse-médias dominant les audiences s'est inversée. "L'égocentrisme média" du mobile est devenu le paradigme, une organisation des mémoires polarisée sur l'individu, ses organisations, ses situations de mobilité, ses routines, ses demandes… Ses mémoires sont intégrées ou mobilisables instantanément. La polarisation du média sur l'individu (jusqu'à l'organisation et la synchronisation des mémoires autour de lui) signe une énième révolution média, celle du média mobile. C'est désormais du
mobile objet-individu que procède la définition d'un média.
Le mobile, hub des mémoires // 2ème partieDans cette vision, les
mémoires égocentriques se spécialisent
. Elles caractérisent pour l'heure les rapports du média à son détenteur et inversement.
- La mémoire de l'échange. La fonction première de communications interpersonnelles s'est étendue à des formats d'une richesse confondante. Notons au passage que le mobile conserve la mémoire échanges (messages, sms, emails et même les
tweets (13)).
- La mémoire personnelle. Les données personnelles (agenda, adresses, bibliothèques…) révèlent la dimension nomade de l'individu qu'elles accentuent et ouvrent des extensions médias en abymes.
- La mémoire actuelle. On appelle directement du web les produits des médias traditionnels tandis que leurs supports se délitent.
- La mémoire du quotidien ou des services. Le succès de l'
app store d'Apple, c'est la concrétisation massive du
média serviciel. L'application agit comme une médiatisation vers des mémoires et des intelligences externes dans une finalité égocentrique, quelles informations pour mes occurrences … pour moi, ici et maintenant ?
- La mémoire des routines. La connexion d'une mémoire interne du mobile à une mémoire externe (via les "objets bavards" et les traces) permet l'organisation des routines intelligentes. Cette mémoire, encore peu active, est appelée à le devenir. Le mobile est là pour traduire l'utilité servicielle des échanges clandestins qu’il entretient avec des puces (imaginez le Navigo dans le mobile).
- La mémoire du futur. Les mémoires via des algorithmes ouvrent la voie à de l'information prédictive pour le meilleur (élaborer des réponses via des modèles prédictifs par exemple) et pour le pire (la trace suiveuse).
- La mémoire de tous les sens. Le mobile intègre d'autres sens que la voix : le visuel, le tactile, le mouvement aussi… leur confère des intelligences et les mémorise.
Le mobile devient ainsi le lieu majeur de concordances de mémoires, il devient vite le plus puissant hub cognitif qu'on puisse imaginer, le lieu d'une synchronisation permanente grâce aux accès en ligne immédiats. C'est bien l'objet d'un
hub après tout que d'organiser des correspondances, non ? En résonnance avec la galaxie des objets bavards, une mémoire en appelle une autre, une trace rebondit sur un agenda pour construire une routine, déclencher une alerte, gérer une perturbation… Les algorithmes ne craignent pas la masse monstrueuse des données pour proposer une solution élémentaire. Au contraire, ces confrontations exponentielles enrichissent leur sens.
La congruence du mobile est patente pour chaque fonction et pour leur rassemblement en un seul support. Cette construction est tout sauf du hasard. L'offre s'organise dans une logique de modes de vie, tributaire d'un environnement nomade. Le marché suit et définit un jeu d'acteurs en marche. En retour, la machine participe des transformations de comportement et révèle des valeurs sociétales. La
masse mémoire intelligente de la société repose derrière, dans les infinies combinaisons de ce
hub sur soi, ce
web dans la poche qui sollicite et engrange les mémoires nécessaires et seules celles-ci.
Voilà pourquoi, «
En 2017, on prévoit que le marché du mobile dépasse celui de tous les médias réunis » (14).
(1) “Chris Anderson on the Economics of Free”, interview dans Der Spiegel
http://www.spiegel.de/international/zeitgeist/0,1518,638172,00.html (2)
http://mikiane.com/node/en-savoir-plus (3)
http://owni.fr/2009/08/20/le-web-est-il-mort-is-the-web-dead/ (4) Le web à la puissance 2.0 : le web 2.0 cinq ans plus tard
http://www.internetactu.net/2009/09/01/le-web-a-la-puissance-2-le-web-20-cinq-ans-plus-tard/ (5) Bruno Marzloff,Le 5ème écran. Les médias urbains dans la ville 2.0
http://www.fing.org/?5e-ecran (6) Nicolas Carr, « Is Google making us stupid ? », The Atlantic, juin-juillet 2008
http://www.theatlantic.com/doc/200807/google (7) Michel Serres, “Les nouvelles technologies, que nous apportent-elles ? », conférence janvier 2006
http://interstices.info/jcms/c_15918/les-nouvelles-technologies-que-nous-apportent-elles (8) Daniel Kaplan, « Objets bavards de Bruce Sterling : l’avenir par l’objet ? », Internet Actus, 10 juillet 2009
http://www.internetactu.net/2009/07/10/objets-bavards-de-bruce-sterling-lavenir-par-lobjet/ (9) Système de téléchargement d’applications sur iphone
(10)
http://www.playboy.com/articles/marshall-mcluhan-playboy-interview/index.html?page=2 (11) Guillaume Serries, « Le cloud computing, l’informatique de demain ? », Journal du Net, mars 2008
http://www.journaldunet.com/solutions/systemes-reseaux/analyse/le-cloud-computing-l-informatique-de-demain.shtml (12) « Le mobile sert à tout même à téléphoner », Lesechos.fr
http://www.lesechos.fr/info/hightec/020128501741.htm?xtor=RSS-2011 (13) Francis Pisani, « Twitoaster donne du sens et de la mémoire à Twitter », Transnets
http://pisani.blog.lemonde.fr/2009/09/04/twitoaster-donne-du-sens-et-de-la-memoire-a-twitter/ (14) Sébastien Camusot, « Le mobile en 2020 ? »
http://www.sebastiencamusot.com/2009/06/08/le-mobile-en-2020/