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Ubiquité des contenus mobiles
Un nouveau rapport à l'espace et au temps

LALIE NICOLAS

date de publication : 14/09/2009
Dans un cadre mobile, les contenus changent de nature. En étant -placés – sortis d’un lieu et d’un temps d’usage clairement identifiés – la fonction des contenus devient protéiforme, adaptable aux conditions environnantes (géolocalisation, chronolocalisation, etc.). A l’inverse, ils peuvent dessiner de nouveaux rapports à cet environnement : transformer l’espace et modeler le temps.
La révolution du téléphone portable prend un nouveau virage dans son association avec l’Internet et préfigure le développement de l’Internet des objets. Au-delà des communications vocales, le téléphone mobile, de plus en plus nommé simplement « mobile », offre un mode de connexion permanente. Cette connexion permet alors de véhiculer quantité d’éléments appartenant à différentes sphères telles que les sphères informationnelles, communicationnelles ou encore celle des loisirs. Ces éléments, que nous appelons ici contenus numériques mobiles, sont porteurs de moult développements, offrant de manière exponentielle des activités nouvelles, modifiant même nos comportements. Leurs impacts se dessinent à peine, ces contenus sont ubiquitaires et doivent poser la question du sens de ces impacts, de la révolution qu’ils impulsent dans l’architecture de notre quotidien et notre manière de fonctionner. Ce dossier interroge cette évolution en cours et pose en arrière-plan la question de l’« éditorialisation » de notre société.

En quinze ans, le téléphone portable, utilisé au départ plutôt pour des besoins professionnels, a pénétré par bonds successifs toutes sortes de populations jusqu’à faire passer pour exception les individus qui n’en possèdent pas. Un mouvement de va-et-vient entre technologie et usage qui aboutit aujourd’hui à une interpénétration absolue des technologies de l’information et de la communication avec le quotidien. La dernière évolution majeure est venue du fait qu’un téléphone portable n’est plus maintenant utilisé uniquement pour des communications, mais pour la consommation de divers contenus disponibles n’importe où et à tout moment. Il nous a paru important de dresser aujourd’hui un état des lieux de cette évolution majeure.

Par ce dossier, nous avons voulu interroger la notion de contenus numériques mobiles, envisagés comme des contenus numériques accessibles en situation de mobilité, mais aussi observer leur manière d’être « consommés ». Ils participent d’une nécessaire réflexion sur la mobilité aujourd’hui, paradigme se différenciant du simple déplacement. La mobilité est considérée comme un espace-temps à part entière contenant des occupations, tandis que le déplacement relève plutôt d’une trajectoire d’un point à un autre, associée parfois à l’idée d’une perte de temps. Pour Georges Amar, lieux et mobilité ne sont plus des notions antithétiques, on « habite » la mobilité. Les lieux de la mobilité sont devenus de nouvelles places à investir par les opérateurs de transport, passant d’un espace de transit à celui d’une offre de services, et particulièrement associée aux technologies numériques et aux contenus qu’elles véhiculent. Pour Yo Kaminagai, le challenge porte sur la combinaison cruciale de cette notion d’espace et d’e-space, juxtaposant à la fois espace physique et virtuel, et espace collectif public et individuel. En effet, comment rester pertinent dans ce mélange, alors même que la foule introduit une infinie variété de perceptions et de logiques ? L’étude des usages permet d’apporter des réponses sans cesse à faire évoluer en même temps que la fluctuation de l’offre de contenus numériques mobiles.

L’augmentation des déplacements, symétriquement à l’équipement de terminaux numériques des populations, et par ailleurs inclus dans le développement de la société des loisirs, a ouvert des voies nouvelles dans lesquelles s’inscrit la production de contenus numériques. La potentielle mobilité de ces contenus affecte-t-elle les usages qui en sont faits ? Peu d’études encore portent sur ces usages relatifs au comportement de l’individu en mobilité. Plusieurs enquêtes qualitatives révèlent toutefois les grandes tendances dans le comportement des utilisateurs.
Partant d’une acception qui recouvre tout fichier numérique (texte, son, image fixe et animée), Anne Bationo-Tillon s’attache à comprendre les différentes fonctions que les utilisateurs attribuent au cours du temps aux différents supports et contenus numériques. A partir d’activités ciblées (lecture de presse sur papier numérique, visualisation de contenus vidéos sur des lunettes-vidéos), la sociologue considère que la situation détermine l’usage, c’est-à-dire que le choix d’un contenu est lié à l’espace-temps de l’utilisateur.
Anthony Pécqueux observe quant à lui les activités qui occupent le déplacement, plaçant l’usager en situation de multi-activités. L’étude révèle ainsi qu’écouter de la musique dans un espace public établit une « bulle intimiste », mais sans cesse remise en cause dans l’interaction des situations. Il se crée un mouvement de va-et-vient entre repli et ouverture, l’écoute étant interrompue par des communications téléphoniques, des relations interindividuelles ou la recherche informationnelle liée au déplacement.
Développant également une étude axée sur les usages, Catherine Lejealle démontre que l’accès aux programmes de télévision sur un téléphone portable est une consommation additionnelle de contenus, qui s’ajoute aux usages traditionnels de la télévision domestique. Ici encore les contenus numériques, parce qu’ils sont véhiculés, ouvrent sur de nouveaux usages et de nouvelles sociabilités.

Les utilisateurs en situation de mobilité nous renseignent sur les contenus qu’ils consultent en se déplaçant, mais comment dans un tel dossier ne pas s’interroger sur la nature même des contenus numériques mobiles ? Ils restent à ce jour difficiles à définir tant l’offre et les usages varient. On voit bien qu’il y a des contenus embarqués dans le téléphone portable, principal outil de leur consommation. Ceux-ci sont disponibles à volonté pour l’utilisateur, même sans connexion à l’Internet. Il y a ceux qui sont accessibles sur des serveurs via Internet et qui peuvent répondre à des besoins informationnels lié à la mobilité, ou non. Dès lors qu’il y a une connexion tous les contenus visuels ou auditifs diffusés sont accessibles, leur lien au territoire dépend d’une part de la requête de l’utilisateur, d’autre part de leur géolocalisation. Pour Boris Beaude, « la convergence des propriétés numériques de la carte et de celles de la géolocalisation trouve une opportunité remarquable pour exprimer son potentiel, avec la capacité d’adapter la carte au contexte spatial de son usager ». Figurant lui-même dans l’espace, l’usager dispose des contenus qui l’entourent. Pour Boris Beaude, « la carte accroît notre potentiel d’action en créant des analogies entre nos représentations de l’espace et l’espace de nos représentations, entre nos intentions spatiales et l’espace de nos intentions. » Elle est le lieu du couple proximité/affinité. Mais nos systèmes physiques répliqués n’investissent pas totalement les capacités du virtuel, et les contenus géolocalisés sont encore signifiés par des points, « il faut développer la surface et autoriser les utilisateurs à qualifier plus librement les espaces qu’ils habitent. Ne pas prendre en compte les surfaces, finalement, c’est renoncer à une des propriétés fondamentales du territoire : la continuité. » Or la mobilité est justement un vecteur de cette continuité et les contenus numériques mobiles en sont le support. C’est ce vers quoi nous emmène Bruno Caillet dans sa réflexion sur de nouvelles formes d’écritures à inventer, dans lesquelles les contenus numériques seraient dynamiques au sens d’une pertinence sans cesse renouvelée par rapport au lieu et à l’usager, tenant compte de la multiplicité d’interactions et surtout d’un temps lui-même en mouvement. Nous pourrions alors pleinement considérer notre quotidien comme une expérience de vie « augmentée », c’est-à-dire sans cesse enrichie de contenus non seulement recherchés, mais aussi offerts pour une mobilité plus aisée, une vie facilitée, une vie sociale plus interactive.

C’est ainsi que l’usage continu de ces contenus numériques pose la question des systèmes qui les véhiculent, de l’architecture nouvelle des médias, des contenus et des hommes. Pour Bruno Marzloff, il y a là matière à penser que progressivement nous externaliserons notre mémoire. En effet si tout, même ce que je ne connais pas, est accessible n’importe quand, n’importe où, pourquoi stocker dans ma mémoire personnelle ? Question vertigineuse qui mérite d’être posée avant qu’il ne soit trop tard. La machine au c½ur de ce système est encore le téléphone mobile, terminal numérique, nous l’avons dit, hautement disséminé. « Le mobile devient ainsi le lieu majeur de concordances de mémoires, il devient vite le plus puissant hub cognitif qu’on puisse imaginer, le lieu d’une synchronisation permanente grâce aux accès en ligne immédiats. »
Le contenu numérique mobile est donc au c½ur d’enjeux encore relativement indéfinis, auxquels il faut se dépêcher de s’intéresser et participer car ils risquent d’être prochainement notre monde en miroir.

 

Article 1 : La mobilité, lieu de la création de valeurs
Georges Amar est responsable de l’unité Prospective et Développement de l’Innovation à la RATP.
La mobilité est un concept qui se détache fortement de celui du transport, et le passage de l’un à l’autre représente un changement de paradigme car chaque terme renvoie à des significations différentes. La notion de transport renvoie ainsi à des flux, tandis que la mobilité est un attribut des personnes ; pour le transport la puissance de transit est primordiale, dans la mobilité c’est le soft qui est essentiel, c’est-à-dire les lieux de la mobilité associés à la dimension de service personnalisé. Dans ces trois domaines, les opérateurs ne sont pas des transporteurs. Cette nouvelle donne oblige les opérateurs de transport à se repositionner, ils sont partie prenante de la mobilité et doivent s’intéresser à la création de valeurs concernant les usages du temps et de l’espace, de la coprésence.

Article 2 : Espace + e-space : la combinaison cruciale
Yo Kaminagai est responsable de l’unité de Conception et identité des espaces au Département des espaces et du patrimoine de la RATP.

La RATP est responsable non seulement du transport des personnes, mais également des espaces de ce transport. Ces espaces, au même titre que tous les espaces publics, sont envahis par les pratiques numériques individuelles, qui sont à prendre en compte dans la mesure où elles renouvellent le jeux des acteurs de transports publics traditionnels.
Le voyageur combine sans cesse un ancrage dans l’espace réel et collectif et sa connexion personnelle à l’univers virtuel qu’il transporte avec lui. Cette double source informationnelle est source d’inégalités et génère une foule non homogène qu’il faut pourtant mener à bon port. Ce texte reprend les réflexions d’un atelier mené au sein de la RATP pour apporter des réponses à cet immense challenge qui représente dans le même temps d’immenses ressources nouvelles à explorer.

Article 3 : Les situations : un ancrage incontournable pour comprendre les usages des contenus numériques mobiles
Anne Bationo-Tillon est ergonome chez Orange Labs et professeur associé en ergonomie à l’Université Paris 8.

En considérant les contenus numériques comme étant tous les fichiers numériques de textes, sons, images fixes et animées, susceptibles d'être lus, écoutés, visualisés sur des dispositifs légers que chacun peut emmener où bon lui semble, Anne Bationo-Tillon s’interroge sur les modes d’utilisation de ces contenus. Comment le contenu est-il constitué, organisé, modifié par les utilisateurs ? Quels sont les procédés de construction de sens des utilisateurs autour de ces contenus numériques mobiles ?
S’appuyant sur deux études qualitatives de type ethnographiques portant sur la lecture de presse sur papier numérique, et sur la visualisation de contenus vidéos sur des lunettes-vidéos, Anne Bationo-Tillon observe que les situations de mobilités statiques sont les plus propices à la consommation de contenus numériques mobiles.

Article 4 : Embarqués dans la ville et la musique, les déplacements préoccupés des auditeurs-baladeurs
Anthony Pecqueux est chercheur en sociologie, au SHADYC (EHESS / CNRS).

Les contenus numériques mobiles les plus consommés aujourd’hui sont sans aucun doute les fichiers de musique MP3, embarqués sur des lecteurs et maintenant directement sur le téléphone mobile. En étudiant le comportement et les usages liés à cette consommation, Anthony Pecqueux constate que les personnes en situation de mobilité en ville développent des capacités de « mixage » entre la situation collective et physique qu’ils traversent et la situation intime d’écoute musicale par le port d’un casque. Ainsi présence et absence alternent dans le mode d’être, mais plus remarquable encore, le trajet devient le lieu d’une activité, ou plutôt d’une multi-activité, qui fait glisser le déplacement vers le paradigme de la mobilité, un lieu habitable selon Georges Amar.

Article 5 : La télévision mobile personnelle est-elle une télévision mobile ou une télévision sur mobile ?
Catherine Lejealle est docteur en sociologie, ingénieur télécom ENST Bretagne et enseignant-chercheur à Telecom Paris Tech, où elle étudie plus spécifiquement les usages des TIC. 

Catherine Lejealle présente ici une étude réalisée avec un échantillon de personnes pour comprendre les temporalités d’usage, l’articulation de la télévision mobile personnelle (TMP) avec les autres supports médiatiques, notamment par une offre de contenus différenciée.
Il ne s’agit pas d’une télévision qui remplacerait un poste fixe domestique, mais d’une superposition de consommation de programmes télévisuels, en quelque sorte une démultiplication de l’offre de contenus. L’accès à ces programmes est fortement lié, comme toutes les pratiques en mobilité, à la situation de co-présence. Les usages collectifs montrent que le choix porte sur des émissions favorites, des journaux d’informations télévisés, tandis que les usages individuels sont plutôt orientés vers les clips musicaux ou les divertissements de durées variables lié à l’humeur de l’usager.
Le choix des contenus est toujours lié au contexte de visualisation de la TMP : la durée courte ou longue, la situation de mobilité statique ou en transit, l’usage collectif ou individuel.

Article 6 : La carte : Une lecture spatiale des contenus numériques géolocalisés
Boris Beaude est chercheur au sein du laboratoire Chôros de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne et maître de conférence à Sciences Po Paris.

La carte géographique voit son usage renouvelé par de nouveaux contenus numériques ajoutés. En plus d’une lecture spatiale traditionnelle, elle gagne aujourd’hui en popularité par ses facultés de personnalisation infinies, sans cesse remodelée. Elle a perdu son statut d’image fixe et s’inscrit naturellement dans le paradigme actuel de la mobilité. Elle devient le lieu de communautés humaines prenant d’autant mieux en compte l’identité multiple de ses membres qu’elle est réactualisable suivant les besoins.
Les nouvelles cartographies numériques doivent encore s’affranchir de la logique du point pour permettre la qualification d’espaces, de surfaces habitées.

Article 7 : Inventer de nouveaux contenus mobiles
Bruno Caillet
Directeur du développement de l’agence Le hub, plateforme d’intermédiation dédiée à l’articulation « Territoires / communautés / TIC »

Les contenus numériques mobiles existent-ils réellement ? Alors que les technologies ouvrent d’immenses possibles, nous balbutions dans la réplication de systèmes connus. Incapables de mettre en ½uvre la dynamique des mouvements de la mobilité, nous consultons, ici ou là, des contenus embarqués ou non, mais toujours relié à un point, excluant du même coup la trajectoire de la mobilité. Comment intégrer ces potentialités pour inventer de nouvelles écritures, de nouveaux contenus mobiles ?

Article 8 : Mémoires mobiles
Bruno Marzloff est sociologue au sein du Groupe Chronos, il travaille sur les enjeux des mobilités. Il est également copilote du programme Ville & Co avec la Fing et membre du comité scientifique de l'OTEN.

Sous l’impact de la mobilité, les systèmes cognitifs ne cessent d'évoluer et de transformer nos rapports au monde. Face à l’abondance et à la fluidité des contenus, la mémoire ne nécessite plus de relever du sujet, elle est progressivement externalisée et déléguée de l’individu à l’objet, procédant ainsi à l’émergence de nouvelles intelligences. Par les multiples applications qu’il rassemble, le mobile devient en quelque sorte un lieu majeur de concordance des mémoires, espace de synchronisation permanente. Un  nouveau marché des mémoires se met ainsi en place, dans lequel il est nécessaire de s’impliquer pour ne pas laisser les forces financières régir les systèmes de pensée.
Lalie Nicolas
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