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Lorsque la carte géographique rencontre la carte des données
La cartographie des contenus mobiles

JEAN-CHRISTOPHE PLANTIN

date de publication : 15/12/2009
La cartographie est un élément central de la représentation de l’espace. Or, ses propriétés, ses modes de production et les principes de détention des informations qu’elle contient se modifient radicalement du fait de la mobilité des contenus et des individus. Nouveaux outils et acteurs sont à prendre en compte pour saisir les enjeux de ces bouleversements.
Les applications numériques basées sur la géolocalisation des données connaissent depuis plusieurs années un développement sans précédent. Cette technique qui vise à lier un positionnement géographique à une information constitue le support de nouvelles fonctions. Les « location-based services », par exemple, offrent divers services basés sur la position des personnes et des données dans l’espace. La pertinence de disposer en temps réel d’informations en rapport à la localisation s’accroît, avec le développement de l’informatique sous un versant « pervasif » (1) et mobile. Cette technique profite en outre du développement des technologies de l’information et de la communication (TIC) : les données transitant à travers ces technologies possèdent, en effet, très souvent une référence géographique, qui peut potentiellement être géolocalisée. Ce constat est à la base du Web géospatial : étant donné qu’au moins vingt pour cent des pages sur le Web possèdent un identifiant géographique reconnaissable et sans équivoque, c'est tout un champ d’informations qui se révèle géolocalisable (2).
Constituant le support logique de cette spatialisation de l’information, la cartographie numérique se place au centre de nombreuses innovations. La carte déborde désormais des seules fonctions de représentation du territoire, et de nombreux espaces se prêtent à l’exercice, tels que l’espace informationnel, les réseaux numériques, les données personnelles, les controverses. De même, la carte n’est plus réservée aux seuls géographes et professionnels des systèmes d’information géographique (SIG) : profitant des propriétés du format numérique, elle tend à devenir un outil d’organisation de l’information largement accessible.
Ces évolutions de la carte adviennent dans un contexte global de transformation des contenus mobiles : ceux-ci sont en effet traversés par deux tendances. La première est l'augmentation de l'accessibilité des contenus, du fait de l'extension de la couverture des réseaux (Wifi, 3G, Téléphonie mobile), de même que l’utilisation grandissante de terminaux connectés en permanence (smartphones, netbooks, néo-objets, en plus du PC traditionnel) ; deuxièmement et en parallèle de ce phénomène se développe la mise en mobilité de ces données. Le but n'est donc plus tant de délivrer des contenus à tout moment que de tenter de relier la pertinence des contenus à l'espace dans lequel l’utilisateur évolue. Accessibilité et mobilité sont donc les deux caractéristiques nouvelles en termes de contenus mobiles, et amènent la cartographie numérique à porter de nouvelles potentialités, voire de changer de visage.

Pour traiter ce phénomène, le deuxième volet du dossier Ludigo intitulé "Contenus mobiles" présentait les usages actuels et potentiels des contenus géolocalisés dans l'espace urbain. Il s'agissait alors de voir en quoi le développement d'applications géolocalisées modifiait le rapport à l'espace urbain, et quels étaient les usages actuels et à venir de ces technologies. Dans ce nouveau focus, nous tenterons d'offrir quelques pistes de réflexion sur la manière dont la carte se transforme pour renouveler sa pertinence et son actualité. En quoi les transformations récentes de la carte redéfinissent-elles son statut ? Comment offre-t-elle un nouveau rapport aux données numériques ? Quels sont les nouveaux domaines concernés par ces tendances cartographiques ? Quels nouveaux enjeux se dessinent ?

Les technologies de l'information et de la communication se sont longtemps basées sur l’envie de modifier et de passer outre les distances. Le thème du cyberespace ne dit pas autre chose : il s'agit de relier une infinité de points au sein d'un réseau atemporel et atopique, détaché de son substrat géographique. L'évolution récente des TIC est toute autre : on voit se développer des technologies prenant pour base la relation au territoire. L'espace physique, loin d'être dépassé, devient au contraire le support pour l'indexation et la transmission de contenus. Dans ce cadre, la cartographie est un outil de choix : elle constitue en effet un outil de gestion de l'information, de même qu'elle incarne un certain rapport à l'espace. Visibilité et orientation deviennent deux notions clefs dans un contexte de mobilité.

Ce dossier a donc pour objectif de penser l'arrivée de la cartographie comme un outil de gestion de contenus numériques pertinent dans le contexte informationnel contemporain. Il s'agit, sans céder ni à un enthousiasme technophile, ni à un rejet technophobe, de regarder les nouvelles possibilités amenées par les mutations de la carte, les changements de nature que celle-ci met en oeuvre, de même que les nouveaux enjeux et questions éthiques qui ne manquent pas d'apparaître. Une première partie tentera de présenter les nouvelles façons de définir et d’appréhender la carte. Le chercheur Nicolas Nova abordera l'évolution de la nature de la carte et de ses usages, entre fixité et changement, dans le cadre de l'espace urbain. Mathieu Jacomy, fort de son expérience de chercheur sur les cartes de graphes, définira les notions de cartographie, de visualisation d'information, de spatialisation, prenant en compte l’extrême complexification des cartes.
Une deuxième partie tentera une approche divergente de la carte : en effet, une réflexion purement technique peinerait à voir les enjeux sociaux qui accompagnent ces changements. Ainsi, les contributions des philosophes Alain Milon et Doina Petrescu permettront de confronter une approche philosophique à des thématiques comme la représentation de l’espace, son appropriation, ou encore la construction de la relation de l’individu au territoire.
Enfin, ces deux parties définitionnelles seront complétées par une troisième partie, qui visera à identifier et à mettre en relation les enjeux qui accompagnent ces multiples évolutions de l'objet-carte. Les chercheurs Christophe Aguiton, Dominique Cardon et Zbigniew Smoreda évoqueront entre autres les enjeux soulevés en termes de propriété des données, de vie privée et de ségrégations urbaines qui accompagnent l'arrivée de ces « cartes vivantes ». L’approche par les usages des technologies mobiles proposée par Sophie Pène permettra  de rendre compte concrètement des apories de la mobilité par cartographie et des nouvelles épreuves à surmonter dans l'espace urbain documenté. Enfin, Olivier Auber remettra en cause le monopole des cartes Google dans une confrontation avec les cartographies générées par les utilisateurs.

Jean-Christophe Plantin


(1) Greenfield, Adam (2007) : Everyware : la révolution de l'ubimédia. Limoges : FYP éditions.
(2) Sharl, Arno (2007) : “Towards the Geospatial Web : Media platforms for Managing Geotagged Knowledge Repositories”. In : Sharl, Arno / Tochtermann, Klaus (dir.) (2007) : The Geospatial Web. How geobrowsers, Social Software and the Web 2.0 are shaping the Network Society. Londres : Springer.

Sommaire du dossier :

1. Entre géolocalisation et cartographie : innovation, usages, enjeux
Nicolas Nova / Entretien

Nicolas Nova est chercheur et consultant à LiftLab. Il est auteur entre autres du livre “Les médias géolocalisés,” paru en 2009 aux éditions FYP. Spécialiste des questions de géolocalisation et d’urban computing, Nicolas Nova dresse un panorama des enjeux techniques et sociétaux qui entourent les applications cartographiques, à partir de sa réflexion menée sur les usages et le design des applications géolocalisées.

2. La carte comme système complexe
Mathieu Jacomy / Entretien

Mathieu Jacomy est ingénieur, responsable R&D au sein du programme de recherche “TIC - migrations” et membre de l’association WebAtlas. Ses recherches l’amènent à développer des outils de spatialisation de l’information basés sur la théorie des graphes et des systèmes complexes. Cette pratique de la cartographie des données constitue une bonne manière d’interroger en creux la définition de la carte, dont les contours traditionnels sont mis à mal par les potentialités de la cartographie numérique.

3. Vers une cartographie relationnelle
Alain Milon / Vidéo

Dans cette interview, Alain Milon expose les enjeux de la cartographie et le passage d’une cartographie analogique à une cartographie anamorphosée. Il revient sur le risque d’ « une aliénation de l’analogique » et les nouvelles typologies de représentation du territoire à inventer.

4. Tracer là ce qui nous échappe
Doina Petrescu

Dans cet article, la philosophe et architecte Doina Petrescu trace un chemin philosophique parmi plusieurs auteurs de référence pour penser les multiples aspects de la carte. Deligny, Deleuze et Guattari, ou encore Michel de Certeau sont autant de ressources à mettre en lien pour aller vers une pratique sensible de l’espace urbain, attentive aux lignes, traces et surfaces que nous créons.

5. Cartographies vivantes : Nouvelles données, nouveaux usages, nouveaux problèmes
Christophe Aguiton, Dominique Cardon et Zbigniew Smoreda

Les cartes ne sont plus de simples supports statiques : elles sont de plus en plus amenées à représenter des données en mouvement, tels les flux de populations. Ces « cartographies vivantes », telles que les appellent Christophe Aguiton, Dominique Cardon, Zbigniew Smoreda, chercheurs au Laboratoire Sense d’OrangeLabs, présentent de nouvelles opportunités en termes de recherche et d’usages. Mais cette utilisation de la géolocalisation n’est pas sans poser de nombreuses questions éthiques : différents thèmes tels que la vie privée ou la propriété de données issues de ces cartes sont abordés dans le cadre de cet article, à travers une typologie nouvelle de ces cartes vivantes : la « carte de type République », la « carte des tribus », et la « carte des amis ».

6. « De nouveaux embarras ». Extrait de Le piéton dans la ville. Nouvelles épreuves de la micromobilité hyperdocumentée
Sophie Pène

Les discours accompagnant les innovations basées sur la cartographie numérique tendent à penser comme acquises les modalités d’orientation en temps réel des utilisateurs. Sophie Pène (professeure en sciences de l'information et de la communication, ENSCI Les Ateliers - Paris Design Lab) montre dans cet article qu’au contraire, l’utilisation de ces technologies géolocalisées comporte un coût cognitif important pour les utilisateurs. De plus, le succès de l’orientation en temps réel n’est jamais garanti : d’innombrables biais viennent s’intercaler entre l’individu et sa pratique de l’espace urbain, pouvant aller jusqu’à remplacer certains problèmes par de nouveaux.

7. La même planète, pas le même monde. Un petit écart qui en dit long
Olivier Auber

Que se passe-t-il lorsque la référence montante en termes de cartographie du territoire se trompe ? Olivier Auber, artiste numérique, montre que la rigueur géographique n’est pas toujours de mise lorsque les producteurs de cartes font entrer en jeu leurs propres intérêts : cette comparaison de cartes fournies par GoogleMaps et le service de cartographie ouverte OpenStreetMap montre que l’architecture qui sous-tend la création des données influence grandement le résultat cartographique final.
Jean-Christophe Plantin
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