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Entre géolocalisation et cartographie : inventions et usages
Entretien

NICOLAS NOVA

date de publication : 15/12/2009
Nicolas Nova est chercheur et consultant à LiftLab. Il est auteur du livre Les médias géolocalisés. Spécialiste des questions de géolocalisation et d’urban computing (1), il dresse un panorama des enjeux techniques et sociétaux qui entourent les applications cartographiques, à partir de sa réflexion menée sur les usages et le design des applications géolocalisées.
Jean-Christophe Plantin : On assiste à une profusion d’applications géolocalisées basées sur la cartographie. Peut-on dire que la carte est en train de changer de nature, ou sont-ce seulement les usages de la carte qui changent ?

Nicolas Nova : La carte évolue avec le numérique : on peut l’enrichir de nouveaux types de données. Ainsi, de plus en plus d’informations sont produites explicitement par les individus. On peut ainsi enrichir une carte avec des photos produites par les gens et géoréférencées sur des sites communautaires tels que Flickr.

On peut également transformer la carte en rajoutant des informations implicitement produites par les usagers de certaines technologies : c’est le cas  des flux de personnes enregistrées par des capteurs (utilisation de vélos en location, téléphones portables, ou encore les dispositifs GPS).

Il faut toutefois distinguer la représentation de la carte et l’idée même de ce qu’est une carte. Pour ce qui est de l’idée : celle-ci est en train d’évoluer, sans parler de révolution. Elle se reconstitue autour de nouvelles informations mentionnées ci-dessus. On peut alors parler de « chronotopes », c’est-à-dire de cartes représentant l’évolution d’un phénomène spatial au cours du temps. On peut alors représenter des flux dans l’espace, ou encore certaines activités à certains moments dans des lieux précis. Cela correspond aux cartes du type « Real Time Rome » du Sensable City Lab ou du projet Urban Mobs de Orange/Faber novel.

Ici, la carte change avec l’adjonction de données temporelles. Mais l’objet carte, quant à lui, bouge assez peu : un fond de carte est un objet qui représente par exemple les routes d’une ville, les bâtiments, les parkings, sur lesquels sont rajoutés différents degrés d’information ; à cet égard, l’objet carte commence tout juste à évoluer.

En parallèle, on peut se demander si cette possibilité de recombiner cette interface qu’est la carte, en y ajoutant d’autres sensorialités ou encore à travers la réalité augmentée, n’est pas en train d’amener de nouvelles possibilités. Il s’agira de voir si les usages suivent, mais il reste intéressant de voir si l’espace physique sur lequel on ajoute des informations ne génère pas un nouveau type d’idées de cartes : on peut imaginer des cartes « égocentrées », comme disait Boris Beaude dans l’émission Place de la Toile (Émission du 17/07/2009) en citant les cartes japonaises, qui partent du point de vue de la personne et non du lieu.

 
J-C. P. : En ce qui concerne la relation entre la carte et l’espace urbain : considérez-vous le flot de nouvelles applications géolocalisées comme une mode momentanée, ou cela apporte-t-il de réels changements dans les pratiques spatiales des individus ?

N. N. : On ne voit pas de changement de masse en termes d’usages de la géolocalisation, du moins pas à travers les téléphones, à l’inverse des usages de la carte dans les voitures, via les dispositifs de navigation GPS, qui rencontrent un grand succès. Sur le téléphone, on reste encore aujourd’hui sur une population de niche. Ce sont ces exemples de personnes qui avancent dans la rue les yeux collés à leur Googlemaps sur Smartphone qui nous frappent... Des possibilités nouvelles et intéressantes apparaissent, comme les startups qui se montent pour développer des services pour piétons ou pour vélos (à l’instar de Kapten, GPS pour vélos et scooters). Ces dispositifs viennent alors transformer les manières de se déplacer dans l’espace. On commence seulement à voir les incidences de ces nouveaux outils sur les pratiques des usagers.

Je m’intéresse particulièrement à ces questions en termes de design : comment peut-on concevoir des cartes aujourd’hui en tirant les leçons du numérique (des usages de la carte numérique, de la culture de la navigation dans les jeux vidéos), et comment peut-on les adapter au papier ?  En partant de toutes les recherches sur l’orientation dans les espaces virtuels (jeu vidéos, mondes 3D, le Web…), il me semble que tout un ensemble de principes de conception et de mécaniques d’interaction peuvent être « sortis du numérique ». On peut faire le parallèle avec les travaux Kevin Lynch, qui avait travaillé sur la cognition spatiale et à ses applications en termes de conception de cartes ou d’espaces urbains. « Here and There » de BERG est un projet que je trouve assez intéressant à cet égard. Le but des designers graphiques consistait à justement transférer ces principes de conception de cartes provenant du numérique. La carte « Here and There » est une projection égocentrée, c’est-à-dire qui représente les distances de manière différente selon les individus. La projection la plus proche de l’usager propose une représentation 3D et plus l’on s’éloigne de celui-ci, plus la carte reprend un mode « plan ». Ce type de cartographie original permet de mieux connecter l’environnement immédiat de l’usager à une représentation des lieux plus éloignés.

D’autres principes venant du jeu vidéo pourraient ainsi être appliqués. C’est le cas notamment du « Fog of war », label de qualité pour les jeux de stratégie alternatifs en ligne. Il s’agit de représenter sur la carte vue du ciel uniquement l’environnement autour du joueur et non ce qui est distant. Des cartes papiers égo-centrées (donc situées dans certains lieux) pourraient ainsi appliquer ce principe.

J-C. P. : Lors de votre présentation à la conférence Lift 09, intitulée « The Recurring Failures of Holy Grails » vous évoquez les applications géolocalisées : celles-ci ont du succès sous la forme de navigateur GPS automobile, beaucoup moins sous la forme de système multi-usagers. Vous identifiez alors deux apories principales à l’extension des services géolocalisés : le respect de la vie privée et le dysfonctionnement technologique. Est-ce selon vous les principaux problèmes pour une extension massive de ces applications ? Voyez-vous des solutions possibles ?

N. N. : Pour ce qui est de la vie privée : il existe en effet une peur dans l’imaginaire social de l’intrusion dans les données. Il s’agit d’un problème sur lequel de nombreux acteurs sont en train de se pencher, avec de nombreuses solutions à trouver (en termes de régulation ou de conception). Cela dit, ce problème de la vie privée est à considérer au-delà des services géolocalisés, et doit être replacé dans le régime global de protection des données personnelles sur Internet.

Parmi les outils de géolocalisation multi-utilisateurs, on observe que ceux qui laissent les personnes donner par eux-mêmes leur géolocalisation sont ceux qui ont le plus de succès. Par exemple, le service Foursquare propose une liste de tous les endroits autour de la personne, et l’utilisateur choisit l’endroit où il veut être géolocalisé : il peut ainsi conserver la possibilité de mentir. Cela ne constitue pas une condition sine qua non de succès, mais cela reste une piste importante.

Un autre problème consiste à avoir une masse critique d’utilisateurs : être tout seul avec son application géolocalisée a peu d’intérêt. Cela rappelle la loi de Metcalfe, qui voudrait que la valeur d’un réseau augmente au prorata du carré du nombre de n½uds de celui-ci. En 2009, il reste difficile d’avoir cette masse critique d’usagers : les données sont gardées chez un seul opérateur téléphonique, ou encore les amis sont sur des systèmes différents.

Pour ce qui est de la technologie, on peut se demander si cela ira vraiment mieux en rajoutant des antennes relais, ou en passant en wifi lorsque l’on est à l’intérieur. Certains progrès sont notables, mais je pars du principe qu’il y a toujours des problèmes avec la technologie, et qu’on n’arrive jamais à une précision maximale. L’utilisation de la technologie GPS dans des rues étroites reste par exemple problématique. Pour autant, ces limites ne vont pas nécessairement empêcher la conception de services innovants.

Au-delà de ces deux problèmes, le coeur de la question reste de trouver une valeur d’usage à ces technologies. Ce qui vaut d’ailleurs pour tout objet technique, et cela reste très difficile même après quinze ans de R&D sur le sujet. Cette valeur d’usage arrive souvent après des évolutions, des détournements opérés par les individus : on rejoint ici les idées de  Michel de Certeau, pour qui les individus bricolent, « braconnent », transforment, s’approprient les objets techniques. Pour les applications géolocalisées, c’est le phase dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Mais nous n’avons pas encore de succès massifs, comme pour le GPS de voiture. Pour autant, faut-il vraiment s’attendre à un succès mass-market pour ce genre d’application ? Cela ne pourrait rester qu’un succès de niche.

J-C. P. : De la même manière que lors de votre présentation aux Entretiens du Nouveau Monde industriel 2009, vous décriviez des néo-objets sans écran, comment entrevoyez-vous la géolocalisation sans cartographie ? Est-ce selon vous amené à constituer une tendance importante de la géolocalisation?

N. N. : Il est important lorsque l’on parle de géolocalisation de ne pas s’arrêter à la notion de carte. L’usage de la carte s’avère en effet compliqué si c’est un téléphone avec un écran assez petit, étant donné que tout le monde n’a pas encore un iPhone. De plus, la lecture de cartes demande aussi un apprentissage et une maîtrise particulière qui n’est pas toujours partagée.

Du coup, on peut également imaginer d’autres dispositifs, tels des objets communicants qui peuvent fournir des données géolocalisées sans avoir recours à une carte. Un exemple intéressant est cette horloge développée par Microsoft est la « Whereabouts Clock » (http://research.microsoft.com/en-us/groups/sds/whereabouts_clock.aspx), qui est calquée sur la « Marauder map » permettant à Harry Potter de voir où sont ses amis. Microsoft a développé une horloge similaire à mettre dans la cuisine et qui permet de voir où sont les membres de la famille dans différents endroits (au travail, à la maison) : c’est un exemple d’application discrète de géolocalisation qui va au-delà de la carte. On peut imaginer que la carte n’est pas toujours la plus pertinente en termes de valeur d’usage : il n’est pas toujours utile d’avoir une représentation très précise du territoire et de la position des individus. De même, on peut considérer que le partage d’informations sur sa géolocalisation sur des plateformes telles que Twitter est aussi une forme non-cartographique intéressante.

Cette « carte sans carte » est une tendance importante et porteuse d’un grand potentiel en terme de design, mais peut-on encore l’appeler « carte » ?

J-C. P. : Quelle serait votre application géolocalisée préférée en termes d’originalité ?

N. N. : Un projet de géolocalisation dénommé Loc8or (prononcer Locator) pour savoir où tes amis ne sont pas ! Sinon, mon collègue Julian Bleecker et moi-même avions un projet de carte GPS qui permettrait, à partir d’un point donné, de tracer un chemin différent de celui pris la dernière fois que l’on a réalisé le parcours en question. Cela dit, l’application cartographique que j’utilise certainement le plus reste Googlemaps.

Sources :

(1) Urban computing : traitement des informations générées par la ville numérique. Le terme d’ « urban computing » recouvre les applications technologiques et services qui permettent aux gens de naviguer plus facilement dans la ville, de créer de nouveaux types de relations sociales, qui tentent d’améliorer la vie des gens, pas seulement pour les citoyens mais aussi pour les municipalités qui ont besoin d’informations sur les conditions de vie réelles des gens et sur les possibilités d’amélioration de ces conditions.

Pour aller plus loin : Nicolas Nova, Les médias géolocalisés, FYP, 2009.
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Nicolas Nova est chercheur et consultant à LiftLab. Il est auteur du livre Les médias géolocalisés. Spécialiste des questions de géolocalisation et d’urban computing (1), il dresse un panorama des enjeux techniques et sociétaux qui entourent les applications cartographiques, à partir de sa réflexion menée sur les usages et le design des applications géolocalisées.
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