Ingénieur, responsable R&D au sein du programme de recherche “TIC-Migrations” (1) et membre de l’association WebAtlas (2), Mathieu Jacomy est amené à développer des outils de spatialisation de l’information basés sur la théorie des graphes et des systèmes complexes (3), démontrant ainsi que les potentialités de la cartographie numérique mettent à mal les contours traditionnels de la carte.
Jean-Christophe Plantin : Comment abordez-vous la cartographie comme outil de recherche ?Mathieu Jacomy : La plupart des cartographies réalisées dans le cadre du projet de recherche « TIC - Migrations » ne sont pas géographiques. Elles peuvent avoir une teneur géographique, mais cela n’est pas toujours ce qu'on cherche à voir. Notre intérêt se porte souvent sur la géographie de l’information, et non la géographie du territoire physique. Puisqu’il existe dans le Web un espace informationnel au sein duquel différents acteurs sont plongés, il se déroule sur ce terrain des phénomènes relevant de logiques de territoires -mais c’est un territoire non géographique, dépendant d’une logique informationnelle. Les cartographies produites ont pour objectif de manifester cet espace-là. Le genre de cartographie que nous produisons repose sur des graphes, c’est-à-dire un ensemble de points reliés par des arcs. Les points sont des entités comme des sites Web, des personnes ou des mots, et les arcs reliant ces points sont des relations qui se configurent sur la carte. On utilise un ensemble de technologies dédiées à ce champ de recherche assez nouveau pour fabriquer ces cartes. Le but pour des chercheurs en sciences humaines et sociales est d’avoir un point de vue synthétique sur un territoire difficilement représentable d’une autre manière que par une cartographie. Sur une cartographie, il est par exemple possible de faire figurer cinq cent mille sites représentant différents acteurs du Web, alors que cette opération est impossible à réaliser de tête.
J-C. P. : Vous utilisez dans le cadre de votre travail l’ouvrage de référence pour tous les cartographes : La sémiologie graphique
de Jacques Bertin. Peut-on dire que le point de rencontre entre les cartes de réseaux et les cartes géographiques se situe dans la plasticité de la carte ? M. J. : Lorsque Jacques Bertin s’intéresse aux cartes géographiques, il met le doigt sur le fait qu’il y existe une plasticité graphique, un ensemble de signes. Selon lui, le but n’est pas de mettre en vrac des signes sur une carte géographique, mais il est nécessaire d’organiser ce système de signes pour en optimiser la lisibilité, et ainsi éviter les biais de lecture. Les cartes de graphes, quant à elles, ne sont que plasticité. La tentation de placer des signes de façon naïve n’existe donc pas, car il s’agit de travailler le système de signe avant même de créer la carte. De plus, les cartographies d’informations sont des projections de graphes, elles sont donc purement formelles – au sens de non spatialisées. Il n’existe pas de manière « naturelle » de les spatialiser, un choix est donc nécessaire dans la manière de les créer. Ainsi, avant de voir quelque chose, se pose la question de savoir quelle méthode choisir, et quel but est assigné à la carte. En contrepartie, il est possible de remettre toutes ces cartes en question, à l’inverse d’une carte géographique : même si on peut toujours contester le système de projection d’une carte de France, il reste difficile d’en contester les frontières. Les frontières dans une carte de graphes peuvent, quant à elles, être autre chose que ce qu’elles apparaissent.
J-C. P. : Pour rester sur cette différence entre la cartographie et la visualisation d’informations : peut-on dire que si le processus de spatialisation est le même, le statut de l’espace est différent ? Pour la géographie, l’espace resterait le référent final -une carte ne vaut que par la traduction de ces informations dans l’espace réel- alors que pour une carte de réseau, l’espace ne serait qu’un support. M. J. : La structure d’un graphe a des propriétés spatiales, aussi tangibles et stables que la géographie physique d’un pays. Or, la différence est que si l’on peut facilement mettre un pays « à plat », cela n’est pas possible pour un graphe. Les graphes ici utilisés sont des croisements de liens : le problème de la lisibilité se pose, car il y a trop de relations. Pour comprendre cette structure tangible, il est nécessaire d’être habitué à manipuler des graphes à travers des logiciels qui bougent. Autrement dit, si on sait varier différents modes de projection, les différentes options de visualisation pour triturer ces graphes, on peut alors être en contact avec la structure intrinsèque des données.
Avec un graphe simple, on peut faire une carte proche d’une carte du territoire physique. Mais avec un graphe compliqué, la représentation cartographique en deux dimensions sera insatisfaisante : on peut alors questionner le statut de l’objet-carte. La différence ne réside donc pas dans l’existence d’une structure spatiale en amont de la spatialisation –ce qui est commun aux deux types de cartes -mais dans la capacité de projeter la carte de façon plus ou moins naturelle. À cela s’ajoute une question de convention : si tout le monde était capable de lire une carte de graphe, si l’acculturation à ces objets était forte, on pourrait alors appeler cela une carte.
J-C. P. : On peut citer cette phrase du chercheur américain Ben Fry : « Storytelling winds up being the crux of this stuff »: ce qui est important dans ces objets est de faire parler les données. La différence se situerait-elle dans le fait que la narration est nécessaire dans les graphes, alors qu’elle est plus difficile dans les cartes géographiques ?M. J. : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette formule. Il existe deux mots en américain :
map et
cartography, qui font écho à une différence entre deux façons de créer une carte. Dans un cas, on va manifester de façon systémique des traits du territoire représenté sur une carte. On peut prendre l’exemple de la carte Michelin, où l’on va représenter le relief selon des modalités de signe, et de la même façon les routes. Si l’on simplifie un peu, un ordinateur peut réaliser cette carte : il n’y a pas de
storytelling, la carte est seulement une projection d’informations. Lorsqu’on la regarde, on peut l’interpréter comme l’aurait fait Bertin (par exemple, Paris est un n½ud central), car l’interprétation émerge des données et non du travail sémiotique sur la carte (personne n’a cherché à mettre Paris en exergue).
Que se passe-t-il lorsqu’on réalise ce que l’on appelle une cartographie ? Je pense à l'exemple d'une cartographie de l’obésité aux États-Unis : on y voit une carte du territoire américain, sur lequel est ajouté un camembert représentant différentes personnes de différents poids, des histogrammes, ou encore des visualisations purement symboliques, comme un billet de dollar ou un hamburger. Cet ensemble dresse un tableau, avec beaucoup de
storytelling. Je comprends la phrase de Ben Fry, mais cette différence n’est pas si légitime. L’écart se creuse entre les deux types de cartes du fait de l’impossibilité de trouver une modalité stable et unique de modéliser l’information, celle-ci étant trop plastique par nature, et ne possédant pas de représentation de « façon naturelle » : on est alors obligé de raconter une histoire, de faire des choix. Et pourtant, sans géographie derrière ces cartes, celles-ci n’auraient aucun sens. Notre but est de bien nous rapprocher de la carte, en éliminant le storytelling, ou de le conserver seulement une modalité de communication afin de rendre la carte compréhensible.
J-C. P. : Afin de sortir de cette opposition binaire, on peut faire appel à la typologie de la sociologue Alex Haché : elle distingue en effet trois niveaux de cartes, au lieu de deux : les visualisations d’information, les plans (proche du sens de mapes en espagnol, ou map en anglais) et la cartographie. Est-ce une tentative de classement intéressante, peut-on imaginer les fusionner ? Il s’agit en fait de trois directions différentes : devant un projet de spatialisation de l’information, on choisira intuitivement une ce ces directions. Il s’agit de trois différents cadres, et non de trois différences dans l’organisation des données. Au niveau du vocabulaire, le terme “visualisation de l’information” est directement inspiré du terme « infoviz» (4) en américain, alors qu’il faudrait en fait dire « spatialisation de l’information » : on ne montre pas seulement une information, mais on la spatialise ; on travaille sur la nature des données, pas seulement sur l’aspect visuel. Les frontières entre ces trois façons de faire sont donc très perméables les unes aux autres. Toutefois, cette typologie aide à choisir quand on veut être au plus près des données sans susciter d’interprétation, ou quand on veut seulement produire une image où l’on aura mis en exergue certains éléments. Dans un programme de recherche, on essaie de créer la carte en amont de l’interprétation : celle-ci n’a pas de vocation de communication, elle sert à formuler des hypothèses de recherche. Ici, on essaie toujours de se rapprocher de la carte ; un militant peut vouloir utiliser carte pour dénoncer quelque chose, par exemple l’obésité aux États-Unis. La carte brute ne suffit alors pas : une plus-value heuristique est nécessaire pour avoir un résultat percutant et pour permettre un parcours de compréhension – ici, on rencontre encore la question du
storytelling. Tout dépend donc du cap que l’on veut se donner lors de la création d’une carte.
J-C.P. : Cela rejoint les critiques qui sont souvent exprimées devant les spatialisations de l’information : les avis tendent à reconnaître en général que c’est beau, mais on se demande vite à quoi ça sert. Si le niveau esthétique est facilement appréhendable, la plus-value en termes d’usage et d’information semble être plus difficile à atteindre. M. J. : On peut tenter une analogie avec l’histoire de la musique. Pendant longtemps, les « bons accords » étaient les accords parfaits, les accords mineurs étaient considérés comme dissonants. Au fur et à mesure, une acculturation a eu lieu, les accords mineurs ont été considérés comme normaux, et les accords septième, de type bossa, ont alors été entendus comme dissonants, et ainsi de suite. La difficulté pour parler d’une nouvelle esthétique de la carte est qu’il existe un seuil en dessous duquel la lecture fait tellement consensus, qu’on ne voit plus le travail sémiotique d’écriture permettant de faire la carte. On peut reprendre l’exemple d’une carte Michelin : on la considère à peine comme un objet esthétique. À l’inverse, dans certains pays sans carte, une carte Michelin est illisible et peut-être même un objet esthétique.
C’est ce qui se passe pour une carte de graphes : il n’existe pas encore de consensus ni d’habitudes de lecture, et les questions d’interprétation font encore débat. Mais surtout il existe un manque d’acculturation : un individu non connaisseur se pose des questions sur des problèmes qui ont déjà été réglés. Par exemple, on sait les précautions à employer en tant que professionnel des graphes : mais si il n’y pas de communication de ces mesures, alors les questions demeurent. On peut penser que les choses vont s’arranger, et même si un vrai consensus sur l’interprétation des cartes n’est pas atteint, les gens finiront sûrement par s’habituer, par accepter les principes de lecture qui vont avec, sans être forcément au courant des précautions d’usage. Je n’ai pas peur que les cartes soient rejetées ou considérées comme inutiles, mais davantage que les gens s’habituent à les lire n’importe comment.
(1) Le programme de recherche « TIC - migrations », sous la direction de Dana Diminescu, s’intéresse aux croisements entre les technologies de l’information et de la communication et les migrations. Il repose sur un constat : le migrant d’aujourd’hui ne correspond plus forcément à l’image du migrant déraciné, qui a coupé les ponts et se retrouve sans repère, mais davantage le migrant connecté : celui-ci est toujours en lien avec son pays d’origine grâce aux TIC, et est également plus en mobilité. Les TIC étudiées ici sont surtout le téléphone mobile et la vidéo de type Skype, mais également les messageries, les emails, les applications de type Web 2.0. C’est un programme en sciences humaines, mais qui a un besoin spécifique d’outils technologiques qui font souvent défaut en Sciences Humaines et Sociales ; d’où le lien avec l’association WebAtlas, qui a comme objet d’étude les réseaux et les systèmes complexes.
(2) WebAtlas est un projet de recherche et d’expérimentations technologiques dont le web est à la fois le
terrain et l’
horizon. Site officiel :
http://www.webatlas.fr.
(3) Le concept de graphe, à ne pas confondre avec le graphe d’une fonction, permet d’étudier les propriétés de certaines structures comme les réseaux, ou plus largement des relations binaires.
(4) La contraction de l’expression “Information visualization”.