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Cartes vivantes. Nouvelles données, nouveaux usages, nouveaux problèmes.
CHRISTOPHE AGUITON / DOMINIQUE CARDON / ZBIGNIEW SMOREDA

date de publication : 15/12/2009
Les cartes ne sont plus de simples supports statiques : elles sont de plus en plus amenées à représenter des données en mouvement, tels les flux de populations. Ces « cartes vivantes », telles que les appellent Christophe Aguiton, Dominique Cardon et Zbigniew Smoreda, chercheurs au Laboratoire SENSE, Orange Labs R&D, présentent de nouvelles opportunités en termes de recherche et d’usages.
Du fait des potentialités créées par la géolocalisation, de nouveaux types de cartes émergent, classées selon trois formes : la « carte de type République », la « carte des tribus », et la « carte des amis ». Mais cette utilisation de la géolocalisation n’est pas sans poser de nombreuses questions éthiques. La carte se transformant en un moteur de recherche d’un type nouveau, des enjeux émergent autour de la propriété des données, de la protection de la vie privée, ou encore de la ségrégation spatiale.

Introduction

Le développement et l’usage des réseaux numériques créent une forte abondance de nouvelles données, de même qu’une transformation de l’usage actuel des technologies classiques de l’information. Un de ces domaines concernés est la représentation géographique de l’espace, spécialité des géographes. La possibilité d’accéder à de larges bases de données géolocalisées reprend le projet de “géographie temporelle” (1), qui vise à examiner les coordonnées spatiales et temporelles de l’activité humaine des individus à un temps présent et à très grande échelle. La géolocalisation en temps réel présente de nouvelles opportunités pour construire des cartes augmentées à l’aide d’informations sur la présence et l’activité humaine. Sur le plan scientifique, d’extraordinaires possibilités pour les chercheurs en systèmes complexes se présentent ; du côté des usages, la carte se transforme en un moteur de recherche d’un type nouveau. Les données géolocalisées deviennent massivement accessibles, pas seulement pour les entreprises gérant de larges réseaux numériques, mais également pour des acteurs de plus petite taille, utilisant des systèmes de localisation (GPS, Wifi-spots, antennes de téléphonie mobile, Bluetooth, RFID), et enfin à toute personne possédant un appareil permettant la géolocalisation. Ces appareils génèrent des ensembles de données extrêmement riches et flous. Le téléphone mobile apparaît immédiatement comme une riche source d’informations pour l’analyse urbaine (2). Il est alors possible de suivre massivement la présence et le mouvement de populations, en offrant des informations nouvelles, accessibles et automatiquement collectées pour les planificateurs urbains et analystes en mobilité. D’un autre côté, les services de géolocalisation offrent de nouvelles opportunités économiques basées sur l’utilité qu’a une personne d’avoir des informations sur son environnement (les cinémas proches, restaurants, stations de taxi, abris de secours) et sur sa mobilité (navigation, trafic routier, itinéraires...).

De nombreux services de réseaux sociaux sont également basés sur la géolocalisation des informations. Payante ou libre, l’information géolocalisée est dorénavant accessible en continu via les cartographies numériques sur ordinateurs personnels, téléphones mobiles ou GPS, fournissant simultanément à un grand nombre de personnes une vue très précise du territoire. Dans le même temps, la carte numérique se transforme à travers l’intégration de données hétérogènes. Une représentation synchronisant territoire, flux et événements sur une interface unique, très malléable et facile à utiliser ajoute en effet une nouvelle dimension à la carte. La carte dynamique mise entre les mains de l’utilisateur n’est pas seulement une manière efficace de domestiquer l’espace, mais est également un moteur d’information potentiellement en temps réel pour voir où et quel type d’activité se déroule. La capacité de pouvoir survoler d’un regard zénithal toutes les dynamiques urbaines, de même que celle de changer instantanément l’échelle de la carte par le zoom, propose à l’utilisateur une nouvelle dimension spatiale naguère limitée aux salles de contrôle spécialisées. Il s’agit ici de souligner l’opportunité offerte simultanément à un large nombre d’usagers de l’espace, amenant ainsi un cadre d’action réciproque. [...]

Enjeux culturels et socio-culturels

« James B. Rule, in Privacy in Peril, strongly makes one point that is either muted or absent in most other solid books about privacy and surveillance: Data collected by one institution are easily transferred, mined, used and abused by another. So companies like ChoicePoint buy our supermarket and bookstore shopping records and sell them to direct-mail marketers, political parties, and even the federal government. They also collect state records like voter registrations, deeds, car titles, and liens to sell consumer profiles to direct-marketing firms. As a result of all that cross-referencing of so many data points, ChoicePoint knows me better than my parents do - which explains why the catalogs that arrive at my home better reflect my tastes than do the ties my father gives me each birthday » (3).

Dans cette citation, les problèmes de vie privée et de propriété sont mélangés. Nous allons tenter de les présenter séparément tout en les regardant à travers la typologie des cartographies vivantes (4), en commençant par la propriété des données. Nous parlerons ensuite de la vie privée, puis de la ségrégation spatiale, pour finir par les enjeux de réflexivité.

. La propriété des données

À un premier niveau, l’enjeu de la propriété des données peut être vu de manière classique : lorsque des compagnies collectent et organisent des données, elles les possèdent, comme elles l’ont toujours fait notamment avec les fichiers de clients. D’un autre côté, les données publiques peuvent être considérées comme des biens publics et communs. Les choses n’ont en réalité jamais été aussi simples, mais aujourd'hui, deux changements majeurs s’imposent à nous : la première est l’accélération globale de la numérisation, touchant presque tout, et offrant de nouvelles possibilités de visualisation. Le deuxième changement est relié aux applications et services issus du Web 2.0, où les données ne sont pas collectés par des entreprises mais fournies par les utilisateurs, et où les acteurs du Web 2.0 comprennent l’intérêt d’ouvrir ces données aux autres à travers leur API (Application Programming Interfaces, ou interfaces de programmation).

Si l’on regarde maintenant les trois types de cartes vivantes :

- La carte de type « République » est faite à partir d’implémentations automatiques de données telles que les trafics de téléphones mobiles ; l’implémentation étant automatique et ne demandant pas l’autorisation des usagers pour l’utilisation de leurs données, la seule manière de garantir l’acceptation sociale de ce genre de carte est de les considérer comme un bien commun ; la carte de type « République » deviendrait ainsi une nouvelle couche d’information disponible pour tous, utile pour les autorités locales, les services de santé et de transport, les individus, de même que les compagnies qui ont fourni ces données.

- La carte de type « Tribu » ou « carte de segmentation » est d’une autre sorte. Les utilisateurs acceptent d’avoir leurs données conservées - même si cette fonctionnalité est activée par défaut, ou que la plupart des utilisateurs oublient l’avoir accepté il y a longtemps ; le problème se situe davantage dans l’échantillon de population : comment arriver à obtenir assez d’utilisateurs du service pour obtenir une carte utilisable ? La réponse se situe dans l’accessibilité des données ; l’exemple du Web 2.0 nous apprend que l’interopérabilité des services à travers une API ouverte est une condition pour obtenir un cercle positif d’innovation et un nombre important d’utilisateurs. Il serait même possible d’imaginer des cartes de type « Wikipédia », où les utilisateurs pourraient échanger leurs centres d’intérêts, de la même manière que dans le projet OpenStreetMap.org.

- La carte de type «  Amis et Copains » est plus simple : les utilisateurs sont « visibles » et ont besoin d’un contrôle total sur leurs données.

 

. Vie privée

La vie privée est un des enjeux les plus sensibles lorsque l’on parle des cartographies vivantes. Avec le développement de nouveaux services et comportements sur Internet et téléphone mobile, on voit apparaître de nouveaux problèmes concernant la vie privée. Certains penseurs (5) affirment que nous nous situons à un tournant historique, où la constitution de nouvelles lois de protection viendrait s’ajouter au premier ensemble de lois créées durant les années 1970, qui visaient à limiter l’interconnexion des fichiers. Certains rapports préliminaires à propos des attentes des utilisateurs des cartes vivantes – principalement depuis la sortie de GoogleLatitude – ont montré une forte appréhension concernant la géolocalisation des personnes. De nombreuses visualisations de grands ensembles de données géolocalisées, tels que les projets du MIT Senseable City Lab, ou Urban mobs, ont choisi des musées comme lieu de présentation au public. La Biennale de Venise, Le Grand Palais à Paris, le Museum of Modern Art de New York sont tous devenus des lieux d’exposition de ces expériences inspirées des sciences sociales. Est-il possible de déceler derrière ce choix quelques doutes quant à l’acceptabilité sociale de telles entreprises ? Selon Bradwell et Gallagher (6), il est nécessaire de distinguer clairement la surveillance institutionnelle (par les bureaucraties et les entreprises) de la nouvelle surveillance interpersonnelle (par les parents, les amis, les conjoints ou les voisins) afin de clarifier ce débat complexe. La distinction que nous avons proposée entre les trois différentes formes de cartes peut être analysée au regard de ces nouvelles formes de surveillance. Pour la carte de type « République », le risque de surveillance institutionnelle par les opérateurs de télécommunication est clair. Malgré tout, les protections légales actuelles peuvent être renforcées afin de garantir le strict anonymat des opérations de manipulation et de fouille des bases de données, de même que la déconnexion totale entre l’identité de l’utilisateur et des données, en plus d’être placées sous le contrôle d’agences gouvernementales et d’association d’utilisateurs. Comme l’a noté Bruno Latour : « L’eau, l’électricité, le téléphone, la circulation, la météorologie, la géographie, l’urbanisme, chacun possède son oligoptique : grand bureau central au milieu d’un grand bureau fermé d’où l’on a une très bonne vue sur Paris, avec une grande précision, très peu de choses à la fois, grâce à un double réseau de signes qui vont et viennent : gardes montantes et descendantes qui veillent nuit et jour sur la vie des Parisiens (7) ». Cartographier un flux massif de population doit passer par l’enregistrement d’un flux d’information très faible sur les éléments de l’ensemble. Les risques d’atteinte à la vie privée seraient limités si ces services garantissaient clairement qu’aucune donnée nominative ne soit collectée.

Même si la plupart des débats autour de la vie privée portent sur les cartes de type « République », il nous semble que ces enjeux sont davantage présents dans les deux autres types de cartes. Dans la carte de type « segmentaire », au-delà de la nécessaire déconnexion entre l’identité de l’utilisateur et des informations, il s’agit d’être très vigilant envers la possibilité de découvrir l’identité d’une personne en fonction d’une analyse détaillée de certains schémas de déplacements. Comment les utilisateurs peuvent-ils être sûrs de fournir des informations anonymes sans être quand-même identifiés ? Si l’on peut distinguer relativement facilement la carte de type « République » des deux autres formes de cartes vivantes, les frontières entre la carte de type « Segmentation » et celle de type « Amis » est en revanche moins évidente. Ces services mettent en liaison des informations publiées par quelqu’un inconnu de l’utilisateur et des informations personnelles sur ses amis. De manière plus générale, ce problème montre que même avec un accord formel opt-in de la part des utilisateurs, des innovateurs peuvent toujours créer de nouvelles représentations d’informations ou de nouveaux liens entre de multiples bases de données pour générer de nouvelles informations non prévues par l’utilisateur. L’accord de l’utilisateur est donc toujours incomplet. Par exemple, des chercheurs ont récemment montré qu’il était possible de réaliser une bonne approximation de la localisation des wikipédiens à travers un examen systématique de leurs participations à l’encyclopédie collaborative (8).

Les recherches portant sur les cartes vivantes vont apporter de nouveaux problèmes en termes de contrôle latéral, qu’il est difficile de prévoir sans les expérimenter concrètement. Mais, afin de préserver la vie privée, une des priorités pour ces services est d’offrir un « droit de mentir » quant à la géolocalisation de chacun. Les gens n’ont pas seulement besoin de visualiser leur position actuelle à travers le service, mais également de choisir où positionner leur emplacement. Des études ont montré que les gens ont parfois plus de secrets envers des personnes proches qu’envers des inconnus qu’ils ont peu de chance de rencontrer en face. La géolocalisation est précisément le genre d’information que les gens pourraient vouloir cacher à leurs proches. Deuxièmement, ces cartes pourraient créer un nouveau type de défaut d’intimité, qui peut être comparé à la pratique du tagging des photographies sur Facebook (9). L’espace pourrait créer une crise de visibilité entre personnes voulant mutuellement ne pas être vues. Imaginons qu’une personne ne veuille pas ajouter un contact à sa liste afin de ne pas lui communiquer sa localisation. Ce contact ne la verra pas lorsqu’elle se situe à une grande distance, mais si les deux se retrouvent au même endroit, son profil sera alors accessible. La question est donc la suivante : est-ce que l’on préfère limiter sa visibilité à son réseau social ou selon sa position actuelle ? L’intérêt accru envers la surveillance latérale est une des conséquences d’un changement sociologique dans les pratiques du Web 2.0, où les gens créent de nouveaux espaces de visibilité et où ils publient des informations personnelles tout en tentant de les garder privées (10). La « culture de la tagline » de Twitter ou Facebook a créé une nouvelle forme de communication où les communications privées sont également visibles par tout le réseau d’amis. La géolocalisation est peut-être la forme la plus sensible et la plus utile d’information affichable sur une tagline afin de créer de nouvelles opportunités de rencontres ou de participer à un événement. On peut d'ores et déjà être sûr que de nombreuses pratiques et services innovants vont émerger de ces pratiques de divulgation des données personnelles. Mais dans le même temps, les gens restent effrayés par le risque d’un nouveau « géo-esclavagisme » (11), ou d’une nouvelle « servitude volontaire » (12).

. Ségrégation spatiale

La possibilité de suivre les mouvements urbains de larges parts de population amène un nouvel outil de connaissance. Les traces digitales de présence et de mouvement nous apportent des informations plus sûres que celles obtenues à partir de profiles personnels. Les systèmes de recommandations commerciales l’ont très bien compris ; il est plus important pour eux de savoir ce qu’un consommateur a déjà acheté afin de lui recommander un nouveau produit, plutôt que de connaître ses goûts rapportés ou ses caractéristiques personnelles. Le comportement est un meilleur indicateur des besoins du client qu’une déclaration individuelle, qui contient inévitablement un mélange complexe et abstrait de représentation et de connaissance de soi. La représentation cartographique des mouvements et des positions de foules, tribus ou amis peut apporter aux utilisateurs des informations fiables sur ce qui se passe en ville, faciliter les choix sur les lieux où aller et les modes de déplacement dans l’espace urbain. Cette connaissance peut être potentiellement distribuée à tous les citadins et prendre part à des processus de prise de décision collective. Cela peut devenir un élément important d’action collective, de même qu’un élément renforçant les structures spatiales urbaines déjà existantes. L’espace urbain est socialement ségrégé, en partie du fait des mécanismes d’homophilie (13), la tendance de chacun à se tenir avec des individus similaires. La distribution spatiale des individus –résidentielle, mais également des lieux de loisir – est clairement modelée par ce mécanisme (14). Une visualisation en temps réel de l’occupation sociale de la ville peut renforcer la ségrégation spatiale classique si cette visualisation attire des personnes similaires en des lieux spécifiques. Bien plus que pour la carte de type « République » ou « Amis », la carte « de segmentation » est fortement associée à ce genre de risques. Afficher une typologie des utilisateurs dans une ville est certes utile pour une personne cherchant un lieu où aller, d’autant plus pour quelqu’un visitant une ville inconnue. Néanmoins, si la majorité des utilisateurs cherchent un lieu regroupant des personnes de même âge, éducation, goût ou préférences sexuelles, rendre cette information disponible risque fort d’intensifier les tendances de ségrégation et de contribuer à une nouvelle forme de « ghettoïsation » de l’espace urbain. En outre, la forte proximité entre cette forme d’analyse spatiale et des intérêts commerciaux de segmentation de marchés risque également de renforcer cette dynamique. De fait, en disséminant des informations fiables sur un espace, un utilisateur pourrait provoquer une réaction adaptative de l’offre des opérateurs commerciaux, de loisirs ou culturels, pour adhérer le plus possible à la demande de la majorité locale. Le résultat pourrait alors être une plus forte homogénéisation sociale à l’intérieur des lieux, concomitante d’une différenciation sociale entre les lieux. Toutefois, la précision réelle de ces systèmes de segmentation spatiale doit être précisément évaluée. La multiplicité des goûts exprimés par un individu et la pluralité des identités affichées sur les plateformes de réseaux sociaux peuvent diminuer l’utilité des cartographies vivantes comme outil de visualisation de stratification spatiale.

 

. Réflexivité de la carte et ses effets pervers

De nos jours, la carte est devenue bien plus qu’un espace de représentation. La carte numérique fournit une interface-utilisateur très interactive, permettant à un large panel d’utilisateurs d’apercevoir des phénomènes spatiaux, « and is at the same time a representation of information that in its own right directly aids the thinking process » (15). La carte enrichie d’informations sur les flux et les présences fournit une nouvelle opportunité de voir de manière synchronique ou diachronique un espace dynamique « augmenté » et sa réalité sociale. Dans un sens, cela fournit à l’utilisateur un retour sur ses propres activités dans la ville, prenant ainsi part à la réflexivité croissante de l’action humaine, typique des sociétés postmodernes (16). Cette capacité d’affichage de soi et des autres dans l’espace apporte une nouvelle modalité de comportement calculé et rationnel, mais également un nouveau pré-requis pour être au courant en permanence de l’information spatiale. Nous étions déjà capables de prévoir notre visite de la ville ou nos sorties à partir de bases de données géolocalisées, mais les cartes vivantes apportent une nouvelle possibilité : choisir les autres comme guide de nos choix. Il est maintenant possible de découvrir une ville à travers les « gens intéressants », en regardant leurs mouvements et lieux préférés, de la même manière qu’un étranger peut trouver la route du stade en suivant les supporters de l’équipe locale par leurs vêtements, ou comme un touriste expérimenté regarde le nombre d’habitants locaux assis dans un restaurant avant d’y rentrer. Nous pouvons voir les autres, mais nous sommes également vu par les autres, nous sommes tous devenus l’observateur observé ; cette visibilité mutuelle soulève des interrogations évidentes et complexes de vie privée telles que citées précédemment, mais cela peut également provoquer de nouvelles conséquences imprévues du fait de nos « actions bien informées » : une carte en temps réel du trafic routier est un bon exemple. C’est évidemment une carte de type « République », chaque point est un véhicule anonyme et tous les véhicules à proximité sont représentés. Avant l’avènement des cartes en temps réels, ce rôle était (et est toujours) essentiellement joué par les émissions de radio sur le trafic, permettant d’avertir les automobilistes des bouchons et de leur fournir des informations sur l’état de trafic. De nos jours, les systèmes de navigation GPS et les cartes vivantes remplissent de plus en plus cette fonction. Ces informations sur le trafic permettent d’optimiser l’usage du réseau autoroutier et, pour l’automobiliste, de s’adapter à l’état réel du trafic. Toutefois, choisir rationnellement son chemin en fonction de ces cartes vivantes peut résulter en la création de nouveaux bouchons en différents endroits, si tous les automobilistes prennent au même moment la même décision rationnelle de prendre une route différente. Certains auteurs ont appelé ce phénomène un effet pervers, qui apparaît lorsque l’agrégation de comportements individuels rationnels produit des effets collectifs négatifs (17). Les cartes vivantes peuvent participer à ces effets pervers. Il est possible d’imaginer que des ingénieurs peuvent insérer dans les algorithmes de navigation des filtres intelligents pour éviter les mouvements de type moutonnier dans la régulation du trafic ; cela reste toutefois difficile de tricher avec les cartes vivantes comme outil d’information fiable. Un autre exemple de risque de l’information en temps réel serait la possibilité de réaction non voulue parmi les personnes trop informées. Les informations temps réel générées automatiquement sont presque incontrôlables et peuvent amener des mouvements de panique potentiellement dangereux dans l’espace urbain.

 

Sources :

(1) T. Hägerstrand, “What about people in Regional Science?” Pap. Reg. Sci., vol 24, pp. 6-21, 1970.
(2) C. Ratti, R.M. Pulselli, S. Williams, D. Frenchman, “Mobile Landscapes: using location data from cellphones for urban analysis”, environ. Plann. B., Vol. 33, PP. 727-748, 2006.
(3) “James B. Rule, dans Privacy in peril, met en évidence un point qui est souvent adouci voire absent de la plupart des autres livres intéressants sur la vie privée et la surveillance : les données collectées par une institution sont facilement transférées, usées, “fouillées”  et abusées par une autre. Ainsi, des entreprises comme Choicepoint achètent nos relevés d’achats de supermarchés et de librairies et les vendent à des compagnies de démarchage en ligne, des partis politiques, et même au gouvernement. Ils collectent également des informations de registres nationaux, comme les inscriptions aux élections, actes de propriété, cartes grises et privilèges pour vendre des profils de consommateurs à des entreprises de marketing direct. Grâce à tous ces regroupements de données, ChoicePoint me connaît mieux que mes parents, et le catalogue qui arrive chez moi reflète mieux mes goûts que la cravate que mon père m’offre à chaque anniversaire”.
S. Vaidhyanathan, "Naked in the 'Nonopticon': Surveillance and marketing combine to strip away our privacy," The Chronicle Rev., vol.54, no 23, p. B7, 2008.
(4) Les auteurs de cet article ont réalisé une typologie des cartographies vivantes: le type “République”, similaire au principe “une personne, un vote”, créées à partir de données générales générées (non intentionnellement) par la présence des utilisateurs dans l’espace et le temps, et montrant les flux de population; les cartographies de type “Segmentation” ou “Tribu”, basées sur les goûts, les caractéristiques ou les affiliations communautaires, utilisant les données issues de réseaux sociaux géolocalisés et montrant ces “tribus” dans la ville ou les territoires; les cartographies d’”Amis”, ou de “Copains”, où une personne peut localiser ces “amis” sur une carte.
(5) D. Solove, The future of reputation. Gossip, rumor, and privacy on the
Internet, New Haven: Yale University Press, 2007.
[18] D. Solove, Understanding Privacy, Cambridge: Harvard University
Press, 2008.
(6) P. Bradwell, N. Gallagher, We no longer control what others know about us, but we don’t yet understand the consequences, London: Demos, 2007.
(7) B. Latour, E. Hermant, Paris ville invisible, Paris: La Découverte, 1998.
(8) M. Liberman, J. Lin, “You are where you edit: Locating Wikipedia contributors through edit histories,” Proceedings of ICWSM’09, SanJose, April 2009.
(9) D. Boyd, “Facebook’s privacy trainwreck: Exposure, invasion and social convergence,” Convergence, vol. 14, n°1, pp. 13-20, February 2008.
(10) C. Shirky, Here comes everybody: The power of organizing without organizations, New York : The Penguin Press, 2008.
(11) J. Dobson, P. Fisher, “Geoslavery,” IEEE Technol. Soc., vol. 22, pp. 47–
53, 2003.
(12) E. Sadin, Surveillance globale, Paris: Flammarion, 2009
(13) P.F. Lazarsfeld, R.K. Merton, “Friendship as social process : A substantive and methodological analysis,” in M. Berger (Ed.) Freedom and control in modern society, Toronto: D. van Nostrand, 1954, pp. 18-66.
(14) L.H. Wong, P. Pattison, G. Robins, “A spatial model for social networks,” Physica A, vol. 360, pp. 99–120, 2006.
(15) « Tout en constituant en soi une représentation de l’information d’aide au travail intellectuel. » D. Peuquet, Representations of space and time, New York–London: The Guilford Press, 2002.
(16) U. Beck, A. Giddens, S. Lasch, Reflexive modernization: Politics, tradition and aesthetics in the modern social order, Cambridge: Polity Press, 1994.
(17) R.K. Merton, “The unanticipated consequences of purposive social action,” Am. Soc. Rev. vol. 1, pp. 894–904, 1936.

Extrait traduit de l’anglais par Jean-Christophe Plantin.
Christophe Aguiton / Dominique Cardon / Zbigniew Smoreda
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contenu du dossier
Cartes vivantes. Nouvelles données, nouveaux usages, nouveaux problèmes. Cartes vivantes. Nouvelles données, nouveaux usages, nouveaux problèmes.
CHRISTOPHE AGUITON / DOMINIQUE CARDON / ZBIGNIEW SMOREDA
date de publication : 15/12/2009
Les cartes ne sont plus de simples supports statiques : elles sont de plus en plus amenées à représenter des données en mouvement, tels les flux de populations. Ces « cartes vivantes », telles que les appellent Christophe Aguiton, Dominique Cardon et Zbigniew Smoreda, chercheurs au Laboratoire SENSE, Orange Labs R&D, présentent de nouvelles opportunités en termes de recherche et d’usages.
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