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De nouveaux embarras
Extrait de Le piéton dans la ville. Nouvelles épreuves de la micromobilité hyperdocumentée
SOPHIE PÈNE
date de publication : 15/12/2009
Les discours accompagnant les innovations basées sur la cartographie numérique tendent à considérer comme acquises les modalités d’orientation en temps réel des utilisateurs. Sophie Pène, professeure en sciences de l'information - communication, montre dans cet article qu’au contraire, l’utilisation de ces technologies géolocalisées comporte un coût cognitif important pour les utilisateurs.
Par ailleurs, le succès de l’orientation en temps réel grâce à la technologie mobile n’est jamais garanti : d’innombrables biais viennent s’intercaler entre l’individu et sa pratique de l’espace urbain, pouvant aller jusqu’à remplacer certains problèmes par de nouveaux.
Les nouveaux embarras
[...] En 1995, avant la généralisation du téléphone portable, avant l’abondance de sites d’orientation dynamique (Citefutee, Mappy, Googlemaps), trois ressources étaient couramment citées en parade des problèmes de localisation de l’individu :
- Le plan urbain, aux sorties de métro principalement, décrit en général comme insatisfaisant : trop rare, placé dans des endroits mal choisis, pas « tourné » comme il faut, coupé selon les arrondissements et non selon les contiguïtés réelles, désincarné, et privilégiant les formes canoniques du plan aux indices du quotidien. Leur étaient préférés les plans anomiques et contextuels.
- L’aide directe dans la rue : nettement privilégiée, plus facile, appuyée sur des repères visuels, réitérable à chaque incertitude.
- Les explications préalables et les notations données par téléphone, au préalable ou depuis une cabine en cas de « crise » : les indices considérés comme les plus utiles sont les indices visuels que l’on peut saisir immédiatement (escalators, cabines téléphoniques) et qui sont décrits par rapport à la chaîne d’action et adaptés aux possibilités perceptives situées (« D’abord tu prends… », « Ensuite tu vois…, « Quand tu arrives en haut des marches, tu regardes à droite…).
Actions de précaution, savoir-faire de l’orientation appuyés à des rituels (Regarder le plan sur le quai du métro même si je connais bien, vérifier le nombre de sorties et les situer, demander toujours même si je pense que je sais, en gros…) sont tombés en désuétude, avec le sentiment de sécurité continue que donnent le téléphone portable d’une part, les outils de mapping d’autre part. Il est toujours temps de s’assurer, de se réassurer en temps réel, l’information pouvant être saisie au fil de l’eau, selon les aléas, sans conception globale préalable. La planification des trajets a trouvé de nouvelles polarités. De nouveaux coûts psychiques et cognitifs sont générés. Ils apportent des éclairages sur la désorientation urbaine et surtout sur les dépendances technologiques susceptibles de renforcer les pannes d’orientation.
« OK, je vois où je suis. Ou plutôt, je vois où je suis sur l’iPhone, une petite boule bleue qui grossit, diminue, se stabilise. Je ne parviens pas à m’orienter. Gauche Droite de mon écran, sud nord, ou est ouest, je patauge. Où est la place sur l’écran ? L’écran, la place, mes yeux font la navette. Pas de signe déterminant, je me mets en marche. Parfait, c’est bien la rue du Chemin vert. Je m’engage crânement. Ah, j’ai l’impression que je ne suis pas dans le bon sens, la boule bleue ne bouge pas et ne semble pas amorcer de rapprochement vers le point rouge qui, sur mon plan, marque ma cible. Je suis en train de partir à l’envers. Je rebrousse chemin, je retraverse le boulevard Richard Lenoir, très large, et m’engage dans l’autre partie de la rue du Chemin Vert. Désormais certain d’être sur le bon chemin, je regarde les passants, qui courent sous l’averse de printemps, un journal sur la tête, un imperméable bien noué. Quelque chose ne va pas, je ne reconnais rien. Je devrais avoir déjà atteint le carrefour avec la rue Amelot, qui est tout au début de la rue du Chemin Vert. Je ne reconnais pas le magasin devant lequel je passe, je ne me souviens pas de ce porche. En suivant la boule bleue qui sautille et me représente, n’ai-je pas décroché de l’observation de la rue réelle ? Du reste, la boule bleue m’annonce quelques soucis : il me semble que « je », en tout cas l’icône bleue qui capte la direction de mes pas et me représente sur le petit plan dynamique, vient de faire un bon tout à fait à l’envers de moi. Quelques millimètres qui sont fatals à mon raisonnement. J’ai eu confiance dans cette boule bleue et je l’ai suivie plus que je n’ai décidé de mon trajet en cherchant dans son mouvement une confirmation d’après coup. Or elle ne réagit pas à moi, ce n’est le film de mes mouvements, mais elle avance par petits sauts selon l’actualisation par satellite de ma position ». (Nicolas, 26 ans) (1)
Disponible sur l’iPhone, la fonction « itinéraire » donne la sécurité du trajet dessiné par un trait de couleur et d’un signe qui montre le rapprochement entre le piéton (cercle bleu) et la cible (cercle rouge). Dans l’exemple ci-dessus, on voit que l’informateur délègue au plan dynamique le soin de le guider et teste la validité de ses intuitions en en regardant les effets sur le trajet de la boule bleue. Cette délégation de la conception du trajet au mapping, ajoutée au sentiment d’égarement et d’étrangeté du paysage amplifie les causes de désorientation : l’attention se porte sur le plan et non sur la ville. Le sujet cherche à appliquer le trajet dessiné, sans savoir intégrer les indices perceptifs immédiats. La rupture entre le répertoire de la perception urbaine et de la perception du plan est telle que la disjonction amplifie la démarche essais erreurs et génère tensions et retards. Un trajet extrêmement simple et relativement connu devient un casse-tête, si la conception et le contrôle sont délégués à l’iPhone. Antoine Hennion et al. (1999) proposaient l’idée que tout trajet est « bordé », alternant rêverie de marcheur (« Je regarde les piétons », « Comment l’été se passera-t-il ? ») et interprétation de signes (« je ne vois pas l’enseigne de la pharmacie »), cumulant ainsi deux fonctions de tout trajet, une poétique de soi, une pragmatique de l’arrivée.
Les entretiens effectués énumèrent des causes d’incidents directement liés à l’iPhone, dans la mesure où le plan dynamique est le recours majeur pour s’orienter : « Je sors à République, je saisis « Bourse du commerce », parce que je savais que c’était à République mais je n’avais pas noté l’adresse ; je marche comme une folle – j’étais en retard- j’arrive enfin au point rouge. Rien à voir, pas l’ombre d’un concert. En fait, à République, il y a deux bourses du commerce. C’est la mauvaise que mon plan connaissait. Sous une pluie battante. Basile m’a attendue 40 min. Si j’avais passé deux minutes sur le plan au métro, ou si j’avais noté l’adresse avant de partir, je ne me serais jamais perdue. » (Clémence, 23 ans)
« À tout moment je me dis : j’irai plus vite sans le plan, je sais où c’est. J’ai l’impression que je suis encore plus dans le doute que quand je n’avais aucun plan sur moi. J’ai tout le temps l’impression d’être une voiture dont le GPS est en panne. Et puis à un moment j’ai un doute, fébrilement, au carrefour, je me mets à rentrer une adresse. Je me dis, je me ralentis, ça ne sert à rien. Et puis je me trompe, je ne sais jamais « virgule, pas virgule », je patine, j’ai l’impression de perdre mon temps et d’être tiré entre deux systèmes qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, ma tête et mon plan » (Yannis, 35 ans)
« Je comptais bien sur mon iPhone car la rue Commynes, je savais juste que c’était vers le cirque d’hiver. Dans le métro, pas moyen de capter. En sortant, vlan, plus de batterie. Je n’avais pas le numéro de la rue, pas le téléphone du mec, pas de code, tout était dans l’iphone, j’étais complètement à poil, je suis rentré chez moi ». (Simon, 22 ans)
Les cartographies Web répondent en apparence aux demandes anciennes des piétons : le marcheur de la ville demandait une information distribuée de proche en proche, au fil des problèmes à résoudre. Il peinait, quand une information mono source, largement décontextualisée (le plan classique) était la seule ressource au sein d’un environnement fortement sémiotisé (signalétiques surperposées) mais aux codes mal coordonnés. Les premiers essais de GPS sur les voitures équipées par Renault (début du système Carminat) apportaient un exemple de cette conduite par jalons si proches qu’ils donnent un tour « vidéo » à la marche.
Mais ces cartographies devenues mobiles semblent atténuer la dramatisation préalable au trajet. Elles diminuent la rigueur des notes de précaution. Elles déresponsabilisent en donnant l’illusion d’une prise que l’on peut perdre ou reprendre à tout moment. La rêverie et l’attention flottante qui s’ajustaient selon un balayage régulier de la signalétique urbaine s’appuient sur la sémiotique écran et discrétisent encore davantage le trajet. La rupture micro/macro s’accentue : on prépare bien le trajet d’ensemble, on raisonne par masse, on croit pouvoir se retrouver « sur place ». Une habitude de trajet nouvelle se développe : une approche en surplomb par zooms progressifs, plus qu’une approche linéaire, par étapes) : identifier le quartier et ses lignes de force, chercher le punctum à l’intérieur d’un carré, par zonage proposé par l’interface mobile, plus que par décodage des adresses architecturales, linéaires et visibles, de maisons et de rues.
(1) Les témoignages présentés sont issus d’entretiens et d’observations de trajets parisiens (préparation, déroulement, justification) avec de jeunes adultes équipés de smartphones.
Cette communication a été présentée à la conférence Hyperurbain 2, qui a eu lieu les 3 et 4 juin 2009 à la Cité des sciences et de l’Industrie de la Villette, organisée par le CITU-Paragraphe de l’Université Paris 8 et la Fondation Internet Nouvelle Génération. L’extrait provient des actes du colloque à paraître en février 2010 aux Éditions Europia : HyperUrbain II: nouvelles cartographies, nouvelles villes? (Paris, France), sous la direction de Khaldoun Zreik (Citu-Paragraphe, Université Paris 8)
Sophie Pène |