Que se passe-t-il lorsque la référence montante en termes de cartographie du territoire se trompe ? Comparant les cartes fournies par GoogleMaps et celles du service de cartographie ouverte OpenStreetMap, l’artiste numérique Olivier Auber montre que l’architecture qui sous-tend la création des données influence grandement le résultat cartographique final.
Sur cette superposition d'images crée dynamiquement par le site
sautter.com/map, vous pouvez contempler la différence entre la carte de la ville du Caire réalisée par GoogleMaps et celle provenant d'OpenStreetMap. Pendant environ six mois (décembre 2008 à mai 2009), chacun a pu constater un écart d'une centaine de mètres entre les deux cartes. Notez que ce décalage est resté spécifique au Caire. Il n'existait pas à Berlin, Paris, New York, pas plus qu'à Pyongyang.

Comment expliquer cette différence ?
Il faut tout d’abord comprendre que la différence ne provient pas des processus de réalisation de ces deux cartes, qui sont relativement similaires : Googlemaps est réalisée à partir de données collectées sur le terrain par des opérateurs professionnels équipés de GPS officiant pour des sociétés telles TéléAtlas. OpenStreetMap a pour source les données enregistrées par des contributeurs bénévoles, eux-aussi équipés de GPS. Jusque-là rien ne permet d'expliquer la différence entre les deux cartes ; les GPS des premiers n'étant pas meilleurs que les GPS des seconds. Il faut donc chercher plus loin pour comprendre qui a fait l'erreur.
Un indice permet d'affirmer que c'est bien Googlemaps qui présente une vision erronée de la réalité géographique : c'est la superposition des visions satellite et cartographique de Google.
C'est donc bien Google qui est dans l'erreur ! Peut-on considérer que cela soit un bug ? C'est possible, mais comment imaginer que personne chez Google n'ait remarqué ce décalage affectant la carte de l'une des plus grandes métropoles du monde, cela pendant six mois ?
Une autre hypothèse réaliste peut expliquer la chose, c'est tout simplement une pression du gouvernement égyptien pour que Google maquille ses données. L'Égypte est en effet bien connue pour sa paranoïa envers le terrorisme et Google a plusieurs fois montré qu'il était sensible aux pressions des gouvernements, et notamment celles du gouvernement français, comme le montre l’image suivante où une station d’écoute en Dordogne a été floutée « sans raison » par Google.
Station d'écoute FrenchEchelon, sise à Domme en Dordogne, floutée par Google. Mais alors pourquoi le gouvernement égyptien n'a-t-il pas exercé la même pression sur OpenStreetMap ? Ou bien pourquoi, cela n'a t'il eu aucun effet?
Google est un opérateur commercial. Les données Google sont centralisées sur les serveurs qu'il contrôle. Google a une raison sociale sur laquelle des pressions gouvernementales peuvent s'exercer.
A l’inverse, OpenStreetMap (OSM) est une fondation basée en Angleterre. Les données cartographiques OSM sont aussi centralisées sur un serveur au moment de leur création, mais OSM n'a aucun contrôle sur l'action des contributeurs. De plus, les données OSM sont librement diffusables par qui le désire selon les termes de la licence CC by-sa. Ainsi, il existe quantité de serveurs distribuant les données OSM.
Les données OSM peuvent être fausses localement si un contributeur fait une erreur (qu’elle soit volontaire ou non), mais personne au sein de la fondation n’a le pouvoir de modifier les données sur une zone aussi vaste que la ville du Caire.
Au-delà de cette interprétation, il faut observer que Googlemaps et OpenStreetMap ont des architectures très différentes.
Google a une architecture centralisée, fonctionnant suivant ce que j'appelle une « perspective temporelle » (1). OpenStreetMap a également une architecture centralisée au moment de la création des données, mais celles-ci sont ensuite largement distribuées et deviennent parfaitement incontrôlables par le centre. La passerelle entre ces données est réalisée, non pas par un centre ou une autorité quelconque, mais par une sorte de "norme d'interopérabilité" permettant aux divers logiciels exploitant les données de se comprendre et de fonctionner ensemble. Cette architecture relève de ce que j'appelle une perspective numérique (1) dont le "code de fuite" est précisément la norme d'interopérabilité citée plus haut.
L'écart entre les représentations du territoire produites par GoogleMaps et OpensStreetMap, quelle que soit sa cause réelle, peut sembler bien peu de chose, mais elle traduit des différences techniques, humaines et politiques considérables. La perspective temporelle et la perspective numérique ne reflètent pas le même monde !
(1) Sur les concepts de perspectives temporelle et numérique, voir
http://perspective-numerique.net