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Espace public / espace privé, vers des espaces intermédiaires
date de publication : 02/04/2009
Au coeur du phénomène de métropolisation, la constitution d’un espace global et pervasif est à l’oeuvre. L’information en est le moteur exigeant et puissant. Ce phénomène transforme l'espace dans un échange permanent entre l'individu et son environnement. Cette dynamique pose déjà clairement, et avec force, la question de la confusion des dimensions des espaces publics et privés.
Les TIC pourraient bien ne représenter que les diffuseurs zélés de process qui irriguent en profondeur un monde interdépendant et bien sûr interconnecté. « Glocalisation », hyper consommation, injonction du tout participatif, démocratie de proximité, de nouveaux espaces sont néanmoins à l’oeuvre, qui tentent de nouveaux partages public / privé. C’est ce que ce dossier se propose d’explorer.
A cette fin, nous invitons des disciplines dont l’histoire et les problématiques contemporaines nous aideront assurément : un texte du psychiatre Hervé Bokobza nous éclairera sur l'émergence d'une culture meurtrière de la transparence ; le texte de Catherine Laval et Michel Bauer propose un regard comparé sur les règles et les logiques de management des entités publiques et privées ; sous un angle juridique, une interview de Philippe Sueur, historien du droit et maire d'Enghien-les-Bains convient de la nécessité d'aménager les flux d'informations à l'échelle du territoire pervasif, préférant à une légifération impuissante l’examen d’un autre modèle qui pourrait être inspiré du Comité National des Bioéthiques. Relisant Jürgen Habermas, Claire Huberson, éclaire le concept d’« espace public » et confirme que cette dimension est par nature opposée à l’autorité de l’Etat. Adam Greenfield nous fait le plaisir de participer à ce dossier en éclairant de manière globale et politique cette fois, la confusion public / privé sous l'effet des TIC ambiantes. Pragmatique, il appelle lui aussi à repenser éthique et gouvernance. Philippe Quéau mettait en avant, il y a plus de dix ans déjà, cette nécessité d'une éthique de la cyber-culture (du grec cyber, gouverner) conjuguant interactivité et intersubjectivité dans une grande assemblée des différences. A quoi peut donc ressembler la gouvernance d'un système qui reposerait sur une éthique de cyber-agora ? Reprenant l’idée de Philippe Sueur, nous proposons un résumé d'une étude menée par Jean Christophe Galloux sur le fonctionnement du Comité Consultatif National d’Ethique. D’autre part, Xavier Comtesse revient dans une interview sur la mise en crise, par l’initiative privée, des espaces « politiques » et de la légitimité de leurs représentants ; l’individu au centre des nouveaux dispositifs de gouvernance précipite un espace intermédiaire d’échange et de décision. A la recherche de cas concrets d’expérimentation de ces nouvelles gouvernances, nous proposons en conclusion de ce dossier, une interview de Isabelle Falque-Pierrotin, Présidente du Forum des Droits sur Internet, une association qui lui permet d’expérimenter des modèles d'échanges et de régulation, dont pourraient largement s’inspirer les territoires. Et le temps presse ! A l'heure de la ville pervasive, la force publique commence certes à poser la question sanitaire des émissions électromagnétiques et celle d'un accès démocratisé au réseau. Une question plus complexe et plus fondamentale n’est cependant pas encore envisagée : celle de la dynamique de ces technologies ou de l'usage des données, de manière concrète et à l’occasion d’une fusion entre virtuel et réel. L’institution publique semble avoir des difficultés à intégrer et à animer la complexité de ces modèles. Un exemple : la privatisation de l'espace public ou du bien public numérique est souvent envisagée sous l’angle du coût d'accès aux informations et non sous celui des mécanismes de contrôle de cet accès. A réfléchir aux fondements de ces techniques, c’est probablement plus une politique de yield management (1) appliquée à l'espace et au bien public qui est à craindre. Pour régler les problèmes d’engorgement des métropoles par exemple, la confusion des espaces publics et privés conjuguée aux TIC, risque de se traduire sous forme d’un accès à l’espace public contrôlé selon son taux d’occupation et la nature de ses usagers. Déjà, les péages urbains à l’entrée de Londres marquent la voie d’une telle politique. Sans compter que cette logique peut s’appliquer à maints autres domaines… Il y a donc bien sous l’effet des TIC la constitution d’un espace public au sens où Habermas le définissait, à savoir un espace réel virtuel amplement partagé. Et cet espace est bien en train de se confondre avec l’espace privé ou de créer un tiers espace, celui d’un « bien commun », continuons à l’appeler comme cela. Si tel est le cas, la nécessité d'élaborer, au moins à défaut, une règle du jeu des espaces numériques se confirme. Cela semble être paradoxal, mais pour refonder l’espace public, la voix de l’institution est sollicitée, car ce projet est bien politique. L’enjeu politique est dorénavant moins de décider que d’animer et de participer aux questions en cours. Dans le domaine politique, les réponses à apporter seront probablement locales, ouvertes et décentralisées. Elles assumeront le process, la complexité et l'inter-subjectivité et créeront à terme une autre manière de penser le politique et le participatif. Ce mouvement semble inéluctable et se doit, encore une fois, d’être politique. Quelques élus sont aujourd'hui au fait de ces questions, mais l'appareil public, trop souvent, dans sa structure et sa fragmentation même, ne peut intégrer de manière efficace un ensemble de questions si complexes bien que convergentes. En attendant, sans renvoyer chacun dos à dos, ou crier au loup d’un côté ou de l’autre, force est de constater que les initiatives privées de l'entreprise – de manière souvent violente – ou celles des groupes de citoyens – de manière plus drôle, créative et résistante – continuent d'inventer des « accords publics de gré à gré » et posent les fondamentaux d'une culture sans laquelle il sera bientôt impossible de négocier ; une culture qui favorisant la porosité, l’hybridation, des espaces publics / privés, sert aujourd’hui plus souvent l’intérêt particulier qu’un bien commun qu’il nous reste à dessiner. Lever cette césure (frontière / isolant / plomb) qui tenta de protéger la sphère de la subjectivité jusqu’à la fin du Xxème siècle, ne va pas sans poser de réelles difficultés éthiques qu’il convient de poser au plus vite.
Bruno Caillet Le hub, mars 2009 (1) Le yield management, expression d'origine anglaise, est un système de gestion des capacités disponibles (chambres en hôtellerie, sièges dans le transport aérien…) ayant pour objectif l'optimisation du chiffre d'affaires, on l'appelle également revenue management, ou encore de manière plus restrictive tarification en temps réel (selon Cariou).
Sommaire du dossier
Article 1 : De l’inéluctabilité du réseau pervasif / Rafi Haladjian / Note de lecture Sémiologue de formation, Rafi Haladjian a consacré sa carrière aux réseaux et à leurs usages. Son texte traite ici des formes que pourrait prendre la ville communicante du futur, et précise en quoi et comment l’espace public est en cours de « privatisation ». Il invite le lecteur à intégrer la complexité de l’écosystème qui se dessine pour comprendre la vision prospective qu’il propose.
Article 2 : La folie de la transparence / Hervé Bokobza / Conférence (extraits) L’intervention du psychiatre Hervé Bokobza lors du Congrès AFPEP de Toulouse en 2003 est plus que jamais d’actualité et nous éclaire sur l’émergence d’une culture de la transparence : une nouvelle injonction démocratique qui remet en question la césure public / privé en créant des espaces hybrides : la porosité de cette frontière pose problème.
Article 3 : Management public, management privé / Catherine Laval et Michel Bauer / Note de lecture Pour analyser les glissements entre secteur public et privé, il semblait intéressant de se pencher sur les méthodes de management appliquées à chacun de ces secteurs. Le texte de Catherine Laval et Michel Bauer montre que si nombre de convergences apparaissent entre ces méthodes, de vraies divergences existent du fait de la complexité des problèmes auxquels sont confrontés les dirigeants du secteur public.
Document 4 : Droit des espaces privés et publics à l’heure de l’informatique ambiante / Philippe Sueur / Entretien Dans cet entretien, Philippe Sueur, historien du droit et maire d’Enghien-les-Bains, rappelle les raisons de la distinction espace public - espace privé en termes juridiques. Il analyse la privatisation de l’espace public comme concomitante d’une paupérisation de l’Etat et s’attarde sur la nécessité de trouver un juste équilibre entre formalisme et libéralisme.
Article 5 : L’espace public, un concept hérité du philosophe Jürgen Habermas / Note de lecture La notion d’espace public, par opposition à l’espace privé, est aujourd’hui polysémique et recouvre diverses acceptions selon que l’on est urbaniste, philosophe, artiste ou encore communicant. Au fondement du concept toutefois, un seul individu : le philosophe et sociologue allemand contemporain Jürgen Habermas. Document 6 : Glissements et enjeux de la ville communicante / Adam Greenfield / Entretien Dans cet entretien avec Lalie Nicolas, Adam Greenfield, auteur de everyware et chercheur reconnu sur les thèmes des territoires pervasifs, éclaire de manière globale et politique la forme que prend la confusion grandissante entre espaces publics et espaces privés sous l’effet des TIC ambiantes.
Article 7 : Cyber-culture et info-éthique (extraits) / Philippe Quéau Philippe Quéau, directeur de la Division de la Société de l’Information de l’Unesco présentait déjà, en 1998, dans ce texte étonnamment visionnaire, l’urgence d’articuler les effets de la mondialisation à une nouvelle gouvernance mondiale ; il posait ainsi les grands traits d’une éthique digitale, appelant à une cyber-agora.
Article 8 : Le Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé est-il une autorité de doctrine ? Note de lecture Jean Christophe Galloux, professeur de droit et avocat, présente dans ce texte le fonctionnement du Comité Consultatif National d’Ethique ; l’importance des recommandations du CCNE déborde le champ de l’éthique pour fonder en droit des arguments de doctrine, ce dont il n’a pas vocation. Occuperait-il une place laissée vide ?
Document 9 : Entretien avec Xavier Comtesse / interview vidéo Xavier comtesse, directeur du think tank Avenir Suisse revient dans cet interview sur la mise en crise, par l’initiative privée, des espaces « politiques » et de la légitimité de leurs représentants ; l’individu au centre des nouveaux dispositifs de gouvernance précipite un espace intermédiaire d’échange et de décision. Une ère du « transformationnel » succéderait à celle du « contractuel ».
Document 10 : Interview de Isabelle Falque-Pierrotin Présidente du Forum des Droits sur Internet, Isabelle Falque-Pierrotin conçoit et expérimente de nouveaux modèles de gouvernance, fondés sur une éthique de l'inter-subjectivité ; expériences qui pourraient aujourd'hui heureusement inspirer les territoires.
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