La cité se caractérise aujourd’hui par un entrelacement complexe de réseaux, en partie dessinés par le numérique. Comment sont donc administrés ces territoires d’un type nouveau ? Comment l’acteur public se positionne-t-il dans la reconfiguration du jeu d’acteurs ? Dans quelle mesure peut-il accompagner/impulser une politique d’innovation globale touchant l’ensemble de la population ?
La logique pyramidale et descendante qui prévalait il y a peu de temps encore se dissout aujourd’hui sous l’effet d’
empowerment du citoyen, en partie produit par l’émergence du web participatif (ou web 2.0). La frontière entre producteurs et consommateurs, entre concepteurs/designers et usagers de produits et services disparaît, remplacée par des principes de coproduction où la culture du process prévaut sur celle de la solution. Se pose ainsi la question de la gouvernance de ces territoires. Si le terme est largement galvaudé, il a tout-de-même le mérite de signifier une sorte d’alternative, de voie nouvelle dépassant les modes de gouvernement traditionnels, où le pouvoir discrétionnaire des représentants élus par les citoyens prévaut. Certes (et bien heureusement pour la démocratie), le politique reste le représentant légal et légitime du peuple, mais il doit aujourd’hui composer dans un environnement extrêmement complexifié et ne peut se permettre de négliger les initiatives innovantes relevant d’une approche
bottom-up ou
peer-to-peer. Sans pour autant laisser aux seuls mécanismes du marché la prise en charge de ces territoires numériques émergents.
En s’attachant à décrypter les mécanismes et marges d’action de l’acteur public (au sens politique) en termes d’innovation dans cette nouvelle configuration de jeu d’acteurs, ce onzième dossier Ludigo clôture le travail de recherche sur les nouvelles gouvernances à l’œuvre dans les territoires numériques. Chercheurs, entrepreneurs et acteurs politiques œuvrant sur différents échelons du territoire contribuent ici, suivant leurs expériences respectives, à tenter de définir ce que serait une approche par les territoires numériques réellement structurante.
Les acteurs publics ne peuvent aujourd’hui faire fi, dans leur politique, des outils offerts par le numérique. Cependant, peu d’entre eux considèrent les technologies de l’information et de la communication comme de véritables éléments structurants de leur politique.
L’infrastructure numérique développée sur un territoire se résume souvent à l’e-administration, ou administration en ligne, et ce depuis maintenant deux décennies. Au départ simple prolongement de l’administration, porteuse d’économie et agissant sur un plan purement informationnel, l’usager devient aujourd’hui l’acteur premier du système et contribue à la production d’un bien commun nouveau. C’est en tout cas ce que portent les projets les plus avancés en la matière , même si les changements culturels de la part des acteurs publics comme des usagers nécessitent un travail dans la durée. L’e-administration offre ainsi des perspectives techniques sur lesquelles le politique peut s’appuyer pour développer ses projets.
Au-delà de l’e-administration, parfois prometteuse d’une démocratie participative et de proximité qui n’est pas sans poser des contraintes dans sa mise en œuvre, des projets structurants sont développés sur le territoire, que le numérique permet de mener. La métropole brestoise s’appuie ainsi sur Internet et le numérique comme outils de structuration de la politique de la ville et plus globalement de sa politique sociétale, les habitants étant impliqués dans chaque phase de la conception d’un projet et non seulement comme utilisateurs finaux d’un dispositif donné.
Cette structuration numérique du territoire, qui met les TIC au service d’un projet politique et plus globalement d’un projet de société, pose toutefois un certain nombre de conditions dans sa mise en œuvre.
Mettre en place des projets véritablement innovants suppose ainsi une prise de risque, inhérente à toute politique d’innovation mais parfois difficile à concevoir par un acteur public soumis à un calendrier électoral et désireux de « retours sur investissements » à court terme. De plus, la prise en compte par le politique de l’ensemble des acteurs du territoire (habitants, entreprises…), en mettant en place des mécanismes incitant à la coproduction de services et de produits est primordiale. C’est à ce stade tout particulièrement que l’acteur public peut intervenir, pour créer les conditions d’émergence et de mise en œuvre des projets. Si une ville (plus petit échelon territorial) peut bien entendu créer ces conditions sur un territoire restreint, l’Etat doit lui aussi travailler à favoriser l’expérimentation et la prise de risque des acteurs de l’innovation que sont notamment les PME. En effet, la petite taille qui caractérise les PME leur permet une réactivité et la mise en place de projets innovants que les structures de taille importante n’ont pas la capacité d’impulser et de développer de manière cohérente.
La coproduction répond non seulement à une logique d’efficience parfois mésestimée, mais permet en outre de contribuer à ce vivre-ensemble dont le délitement est très souvent déploré au sein des métropoles actuelles. Cette coproduction passe notamment par une ouverture et un partage de la donnée publique (données de transport, administratives, urbanistiques…) pour que chacun (développeurs et usagers) puisse s’en emparer et contribuer à la création de nouveaux outils et projets. La question de la libération des données publiques est fondamentale car elle constitue la matière première du système qu’il s’agit de nourrir pour l’amener à évoluer. Si la puissance publique décide à l’inverse de faire de la rétention sur l’ensemble des informations qu’elle possède (informations parfois même recueillies auprès des usagers avant d’être rendues inaccessibles), nous assisterons probablement à un délitement de ses prérogatives. Au contraire, le fait de rendre l’ensemble des données accessibles renforcera son rôle pivot et accompagnateur des initiatives innovantes, tout en légitimant son action.
Ces principes d’innovation ouverte basée sur les TIC ont pour condition sine qua none la mise en œuvre d’un projet de territoire plus global, qui travaille à l’interconnexion entre les réseaux et à l’accompagnement des changements culturels à l’œuvre dans la société, dans la mesure où l’immixtion du numérique dans toutes les sphères du quotidien amène à repenser la notion-même de bien-commun.
Or la plupart des projets d’innovation sur les territoires sont initiés de manière segmentée et peinent à trouver une véritable résonnance au sein de la société. Car si la recherche fondamentale et les innovations de niche sont bien entendu nécessaires, il convient de concevoir l’innovation comme un projet global et structurant pour le territoire sur lequel il est construit.
Une approche par la cité digitale est déjà à l’œuvre, en Asie notamment où se développent des villes numériques, à l’instar de U-Songdo, première ville ubiquitaire dont l’environnement (humains, urbain et objets) est totalement interconnecté. Fascinante par la logistique qu’elle soulève, la cité digitale asiatique n’en est pas moins inquiétante car elle fait totalement éclater des frontières public-privé devenues poreuses et semble tordre le cou à l’imprévisible, à l’accident et à toute forme d’inattendu en rationalisant l’intégralité de ses fonctions.
Or, la ville pervasive, si elle n’est pas encore perçue ou déjà rejetée parles acteurs du territoire en France et en Europe, existe
de facto, de manière sous-jacente, à travers tous les réseaux de plus en plus complexes qui se créent de manière simultanée sur les territoires réels et virtuels. Plutôt que de plaquer des projets conçus sur des principes culturellement très éloignés, l’innovation à l’ère du numérique (et du numérique mobile plus particulièrement) doit se concevoir comme un projet culturel global, impliquant citoyens, acteurs privés et publics, sans que l’architecture numérique et économique ne supplante le politique, représentation légale et légitime du pouvoir.
Il s’agit bien de travailler à la création du bien commun, de l’innovation sociale en multipliant les initiatives et les partenariats, car il s’agit d’un véritable changement culturel à mettre en œuvre. Si de nombreux projets vont dans ce sens, ils en sont encore souvent à l’état de conception. Reste donc à donner une concrétisation et une cohérence à cet ensemble disparate. C’est en cela, pour travailler à l’élaboration d’une culture de l’urbanité, que le politique a un rôle fondamental à jouer. Car un véritable projet de territoire doit être fondé sur l’intermédiation et l’élaboration de possibles plus que de solutions.
Sommaire du dossier :1 . Administration demain Xavier Comtesse et Giorgio Pauletto / Note de lecture
L’e-administration est généralement considérée comme le premier niveau de la structuration numérique du territoire. Prolongement direct de l’administration traditionnelle, elle peut toutefois être porteuse d’un projet structurant si de véritables mécanismes de coproduction des services avec l’usager sont mis en oeuvre.
Xavier Comtesse (directeur du think tank avenir suisse) et Giorgio Pauletto (conseiller TIC) retracent ici l’évolution de l’administration en ligne et analysent les principaux enjeux à l’aide d’un benchmark dans les pays initiateurs en la matière.
2. Internet, facteur d'innovation socialeMichel Briand / Entretien
Au-delà de l’e-administration, parfois prometteuse d’une démocratie de proximité qui n’est pas sans poser des contraintes dans sa mise en œuvre, des projets structurants sont développés sur le territoire, que le numérique permet de mener. La métropole brestoise s’appuie ainsi sur Internet comme outil de structuration de la politique de la ville et plus globalement de sa politique sociétale.
3. Pour une innovation décentraliséeMarc Lipinski / Entretien
Promouvoir l’innovation suppose une nécessaire prise de risque que le politique peine parfois à assumer. Elu Vert et Président du Centre Francilien de l’Innovation, Marc Lipinski appelle à une innovation ouverte, ascendante, que les politiques locales doivent encourager en facilitant l’utilisation de langages communs qui permettraient la création et la réappropriation des biens communs par tous.
Marc Lipinski est chercheur, vice-président du Conseil régional d’Ile-de-France en charge de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, et président du Centre Francilien de l’Innovation.
4. L’Etat, accompagnateur d’un nouveau paradigme sociétalBernard Benhamou / Entretien
L’internet mobile entraîne un bouleversement sociétal d’une ampleur similaire à celui qu’a engendré Internet il y a une vingtaine d’années. Dans cette nouvelle configuration, la puissance étatique doit se positionner en accompagnateur de l’innovation. Bernard Benhamou, délégué aux Usages de l’Internet, revient sur l’engagement de l’Etat dans le développement des usages de l’internet mobile.
5. Six questions sur l’ouverture des données publiquesYann Le Tilly
L’ouverture des données publiques semble aujourd’hui être une stratégie efficace au service de la gouvernance des territoires. Les opérateurs évoluent et la coproduction prévaut dans la plupart des domaines de l’action publique. Yann le Tilly revient sur les enjeux et stratégies à développer.
Yann Le Tilly est Directeur Général de
Canal TP entreprise spécialisée dans l’information des voyageurs. Il est, en outre, l’auteur du Blog
TransID qui s’intéresse notamment à l’ouverture des données dans le monde du Transport Public. La libération des données n’est pas sans soulever un certain nombre de questions éthiques et juridiques qu’il convient aux opérateurs et aux collectivités de prendre en compte pour créer des services et produits innovants.
6. Les grandes villes et la culture : Des enjeux croisésJean-Pierre Saez
Un projet numérique structurant ne peut réellement se mettre en place sur un territoire sans être inclus dans un projet culturel global. Directeur de l’OPC, J-P Saez postule que le devenir de la ville contemporaine et son projet culturel sont conditionnés par sept facteurs majeurs, parmi lesquels le rôle des TIC, le jeu de l’économie créative et l’exigence d’une gouvernance territorialisée.
Jean-Pierre Saez est directeur de l’Observatoire des Politiques Culturelles, organisme national dont la mission est d’accompagner la décentralisation et la déconcentration des politiques culturelles, la réflexion sur le développement et l’aménagement culturel du territoire mais aussi sur les dynamiques artistiques et culturelles à travers des actions de formation, d’études, de conseil et d’informations.
7. La ville ubiquitaire vue d’Asie Ho-In Jeon / Entretien
Construite sur un polder dans la banlieue d’Incheon en Corée du Sud, U-Songdo est une cité digitale en construction, ville ubiquitaire où l’architecture informatique de la ville prime sur le politique, bouleversant les modes de gouvernement traditionnels. Le professeur Ho-In Jeon revient sur ce nouveau concept de ville, très éloigné de la culture européenne et de ses principes éthiques.
Ho-In Jeon est mathématicien, professeur à l’Université de Kiung Won, en charge de la création de l’architecture informatique de la ville de U-Songdo (également appelée New Songdo City).
8. L’intermédiation comme politique de l’innovationBruno Caillet
Si les cadres d’émergence de projets innovants se multiplient, il est extrêmement difficile d’initier dans l’ensemble de la société une véritable culture de l’innovation. Partant d’initiatives à l’œuvre en région Ile-de-France, Bruno Caillet dessinent d’autres pistes pour conduire l’innovation dans une approche de process, coproduite et responsable.
Bruno Caillet est directeur du développement du Hub agence. Travaillant à la création de projets d’intermédiation, il est l’initiateur du projet Hub Défense.